"Un nanar, c’est pour moi un film dont les intentions sont aux antipodes du résultat visible à l’écran" interview de Régis de Nanarland

Salut Régis ! Alors je te présente rapidement : tu t’occupes de nanarland, un site qui est devenu au fil des années LA référence ultime pour les amateurs (hardcore ou occasionnels) de bons vieux nanars. Vous avez en stocks plusieurs centaines de nanars soigneusement chroniqués en plus des désormais mythiques extraits vidéos et autres interviews. Avant que l’on parle plus amplement du site, j’aimerais te poser quelques questions sur le genre ‘nanar’, car j’ai un peu l’impression que chacun a sa vision du truc. Le nanar, d’après moi, c’est un film involontairement drôle de par sa réalisation / ses acteurs / ses effets spéciaux / ses doublages / son scénario. Bref, le résultat est à des années lumières du rendu voulu et rend le tout plutôt comique. Du coup (oui, je sais, c’est la question la plus longue du monde) faut-il forcément être fauché, ou amateur, ou turc (cf Turkish Star Wars, White Fire, En Büyük Yumruk) pour faire un nanar ? Quoi que je vois déjà un contre exemple, les super productions d’hier peuvent faire de supers nanars actuels (cf Waterworld > quoi que là on peut plutôt parler de navet) …

Salut ! Bonne question et excellente réponse, puisque tu as tout à fait raison : le terme nanar est éminemment subjectif, et n’est pas un genre en soi. Donc qualifier un film de nanar c’est lui accoler un adjectif qui n’est absolument pas incompatible avec le fait qu’un film soit récent, friqué, ou que les effets spéciaux soient plutôt réussis. Je pense par exemple à Battlefield Earth qui est un peu le contre exemple typique de l’idée qu’un nanar est forcément fauché : Travolta, c’est un super acteur quand il veut. Le film a couté très cher, et pourtant le film est un vrai ratage qui fait rire à ses dépends (surtout dans le dernier tiers quand les hommes préhistoriques apprennent à piloter des avions de chasse en 15 minutes, et s’en vont latter les extra terrestres). Je rejoins donc complètement ta définition qui est à mon avis la plus juste : un nanar, c’est pour moi un film dont les intentions manifestes du réalisateur / producteur / acteur sont aux antipodes du résultat visible à l’écran.

Mais, du coup, un nanar doit-il forcément être involontaire ? Une fois de plus je prends un contre exemple (ça montre toute la complexité des nanars !) : Alexandre Aja dans Piranha 3D reprend quelques codes du genre (boobs, animaux mutants, effets spéciaux parfois très moyens, …), cela en fait-il un nanar pour autant ?

Personnellement je pense que oui, un nanar est par essence involontaire. Sinon, nous, nous appelons ça un « nanar volontaire », soit un bel oxymore. Il y a des pelletés de « nanars volontaires », ou dans le cas de Piranha 3D, de films référentiels (dans les films grand public, on pourrait aussi citer « Planet Terror ». Ou dans les films moins mainstream, les Troma). C’est parfois hilarant, mais dans l’énorme majorité des cas, je trouve ça seulement sympa. C’est même souvent poussif, parfois même un poil cynique (on fait du raté exprès, quand même) et dans certains cas c’est une manière de contourner ses limites (on fait du raté exprès, parce qu’on ne sait pas faire du bon). Dans tous les cas, pour moi on est « aux portes du nanar », mais pas plus.

Autrefois véhiculé par la K7 le nanar vit une deuxième jeunesse avec Internet. Avec le téléchargement des films, dont certains sont carrément introuvables au format physique, les nanars s’échangent, se partagent, … bref, vivent ! Certains ‘anciens’ ou ‘puristes’ voient cependant cette popularisation d’un mauvais œil car cela peut mettre en avant certains récents nanars (Dead Snow) plutôt que d’autres plus anciens et cultes (Le Lac des morts vivants). Ton avis là-dessus ? D’ailleurs, achètes-tu encore des nanars ?

J’achète encore des nanars, mais c’est vrai que beaucoup de choses ont changé en peu de temps. Il y a cependant une constante : la recherche hardcore de nanars nous entraine souvent dans des lieux un peu glauques d’où l’on revient parfois avec de véritable pépite. Il fut un temps où nous écumions les cash converters / brocantes à la recherche de VHS. Là, notre lot, c’était de passer des plombes dans des rayons VHS assez sordides entre deux célibataires de 50 ans venus chercher du boulard à 2€50. Pas top. La VHS a cessé de se vendre, donc de se racheter d’occase, et elles ont été rayées de ces magasins. Aujourd’hui, on continue à trouver des DVD cheaps dans ces enseignes, donc on les fréquente encore un peu. On trouve aussi des choses surprenantes dans les magasins Noz’, des faillitaires complètement bordéliques et assez glauques aussi (des DVD qui ne sortent que là bas… des Direct to Noz !). Ce qui a toujours été marrant par contre, c’est de voir la tête des vendeurs quand on passait en caisse après avoir épluché les rayons pendant deux heures et qu’on repartait avec leurs 30 riblons les plus improbables. Une fois seulement un caissier qui connaissait le site a fait le rapprochement en voyant les films que j’achetais. Il m’a demandé si Nanarland me disait quelque chose… je lui ai dit que je m’en occupais, et comme il était fan du site, il m’a fait un baise main ! C’est ce qu’on appelle entre nous les « instants WTF » : tu passes en caisse avec 20 K7 hyper douteuses, y’a des gens qui font la queue pendant que tu te fais baiser la main par un gars avec un gilet Cash Converters.

Mais tu as raison, le vrai gros changement c’est qu’entre temps le téléchargement est apparu. Du temps de megaupload, on trouvait environ 1/3 des films chroniqués sur Nanarland en téléchargement direct. Quelque chose de complètement incroyable pour nous. Si l’on nous avait dit, du temps où l’on écumait les Cashs, que des RIP des ces VHS improbables (et introuvables) seraient téléchargeables en 1 clic, on aurait halluciné. D’ailleurs, je suis sur que grâce au téléchargement, certains films ont été plus vus en 1 an qu’en 20 ans d’exploitation vidéo (je pense au chef d’œuvre Eaux Sauvages). De même que certains films n’étaient tout simplement pas visibles avant l’arrivée du téléchargement (les films turcs par exemples) et là ça a été pour nous un champs des possibles qui s’ouvrait.

Aujourd’hui, megaupload est fermé, mais on trouve encore des moyens de télécharger ces raretés. Je précise aussi que ces rips ont toujours été fait par des gens qui suivaient le site et jamais par nous. C’est assez marrant, parce que ça prouvait que des gens avaient vraiment envie de voir les films dont nous parlions.

Enfin, il y a aussi la télé qui diffuse son lot de films improbables, surtout depuis l’apparition de la TNT : Des films « Asylum » en prime time sur des chaines nationales, c’est juste l’hallu pour nous ! (Asylum est une boite de prod americaine spécialisée dans les films de monstres en CGI et les « mockbusters » ces films à petits budgets produits uniquement pour surfer sur les sorties des blockbusters. Par exemple quand Transformers sort au cinéma, eux ils produisent Transmorphers directement en DVD !)
 


Sur le top 20 des nanars présents sur votre site je n’ai noté que deux films des années 90 (‘Les aventuriers du système solaire’, ‘Story of ricky’) et un seul des 2000’s (‘Kill for love’) - les autres étant des 70’s ou des 80’s. Les nanars se font-ils rares aujourd’hui ?

Pas forcément. Mais par contre la patine du temps a quand même une incidence. On parle là de nos 20 plus gros coups de cœur, sur plus de 700 films dont traite le site. Donc il y a une certaine logique à ce que dans cette liste les films récents soient un peu sous-représentés. Cela prouve aussi la grandeur de Kill For Love !

Avec un réalisateur comme Jean-Marie Pallardy ou les productions de feu Eurociné, penses-tu que le nanar français a une particularité par rapport aux autres ? Quels sont pour toi les nouveaux fers de lance du genre dans notre beau pays ?

Alors ça, c’est une bonne question ! Je ne saurais pas dire qui sont les nouveaux fers de lance, car je pense que le système de distribution actuel fait que de tels films, en salles, sont aujourd’hui impensables. Donc, s’il y a des réalisateurs de films d’exploitation en France, on ne pourrait pas vraiment les comparer avec cette génération de producteurs réalisateurs qui ont fait des choses inenvisageables aujourd’hui. D’autant que les gens qui essaieraient de faire du cinéma d’exploitation aujourd’hui n’auraient plus du tout le même profil. Pallardy ou Eurociné c’était des gens pas forcément hyper talentueux et un peu roublards. Aujourd’hui, les gens qui essaieraient de faire du cinéma d’exploitation auraient plutôt un profil de touche à tout, bricoleur et cinéphile.

Concernant les réalisateurs ou producteurs que tu cites, je dirais que l’une des spécificités françaises tient à la distance entre les auteurs et leurs œuvres. Il n’y avait pas en France le côté décomplexé des italiens par exemple, qui savaient prendre leur film avec un peu de recul, et éventuellement en rire. En France, même dans le nanar, on a un peu le sentiment que la notion « d’auteur » vient interférer (Comme quand Bernard Launois nous explique, le plus sérieusement du monde, que pour boucler son film de momie Normand « Devil Story » pour lequel il lui manquant 30 minutes de métrage à l’issue du tournage, il a fait « comme Godard », et a filmé un peu n’importe quoi !)

Niveau sortie, le 22 août dernier Expendables 2 a fait exploser le box office. Dans le casting nombreux acteurs ont popularisé le nanar : Norris, JCVD, et j’en passe. L’as-tu vu ? Et qu’en penses-tu ?

Oui, je l’ai vu. Je suis un peu le cul entre deux chaises : d’un côté, l’éclate totale, avec toutes ces trognes qu’on n’espérait plus revoir sur grand écran, et surtout pas dans le même film. Là pour une fois, je me suis régalé à voir le film en VF, dans un multiplex. La salle riait de bon cœur AVEC le film, et les gens ont même applaudi à la fin ! Le seul truc qui me chagrine, c’est que comme me disait un pote, c’est pas un vrai film. C’est plus un enfilage de scènes très sympas avec des gens qu’on adore. Par contre à certain moments le côté référentiel est parfois limite (sur les interventions de Chuck Norris notamment). Mais c’est assurément un film à voir, et un putain de bon moment !
 


Pour revenir à ton site, pourrais-tu nous en dire plus : des évolutions sont-elles envisagées ? Quels sont les prochains articles à paraître ?

Alors, c’est là que je me dois d’apporter une petite nuance. Ce n’est pas mon site, mais bien un travail collectif. On n’imagine pas la masse de boulot que ça a été de trouver, visionner, chroniquer, disséquer tous ces films et cet univers. On est une petite dizaine à s’investir dans le site, et sans vouloir se la jouer « nanars reaganiens plein d’emphase », c’est vraiment un travail d’équipe. J’ai été à l’origine de ce projet avec Séverine, ma copine qui fait aujourd’hui les voix off de notre émission Allociné et Fabien, un ami d’enfance qui continue à s’impliquer dans le codage du site. Mais Nanarland a très vite été porté par plein gens rencontrés grâce au site, et qui sont devenus des amis. Des cinéphiles hyper impliqués et pointus qui ont transformé ce qui était à la base un truc un peu potache en une véritable petite encyclopédie d’un autre cinéma. Et c’est ce dont nous sommes sans doute le plus fiers. Si nous n’avions pas rencontré les bonnes personnes aux bons moments, le site aurait périclité depuis longtemps. Il a aujourd’hui plus de 10 ans, ce qui fait un peu de nous des dinosaures du web (on a commencé avant les blogs, avant youtube et Facebook, et je me souviens de l’époque où l’on essayait d’être bien référencés sur Altavista !).

Pour en revenir à ta question (moi aussi je peux faire long !), il y a bien plus que des évolutions qui sont envisagées. A l’heure où je te parle nous sommes en train de finaliser la refonte totale de notre site. Cela fait plus de 6 mois qu’il est en stand-by, à cause de spammeurs qui nous ont mis des batons dans les roues en pourissant nos serveurs de fichier de phishing. Comme on s’était lancé dans une refonte graphique et fonctionnelle, on a donc décidé de tout geler à notre grand mécontentement en se disant qu’on ferait tout en même temps : refonte graphique, ergonomique, changement de serveur. Mais comme d’habitude, ce qui ne devait durer que quelques semaines a pris plus 6 mois. Autant dire une éternité pour le web.

Et là, enfin, c’est bientôt la reprise. Donc je ne vais pas lister les évolutions puisque tout va changer ! Parallèlement on continue nos émissions bimensuelles pour Allociné. Et puis on espère aussi une prochaine sortie DVD d’un « improbable de Nanarland » après notre réédition de Devil Story dont le succès a dépassé nos espérances (enfin, on parle de Devil Story sorti et distribué de manière de manière 100% indépendante, donc on n’est pas non plus sur des volumes astronomiques, hein !). On a des idées en tête, on va essayer de les réaliser.

As-tu déjà pensé à sortir une version papier de Nanarland ?

C’est un rêve qui a failli de concrétiser, car je pense qu’aussi paradoxal que ça paraisse, le papier est un aboutissement pour tout site Internet ou blog. On avait une super proposition d’Ankama, la maison d’édition. Malheureusement les choses se sont compliquées de notre côté, et je n’ai pas pu m’impliquer dans le projet. J’espère qu’on pourra reprendre ça sérieusement un jour, avec eux, car Run et son label 619 semblaient très motivés et avaient plein d’idées supers. C’est de notre côté que ça a patiné un peu, pour des raisons indépendantes de notre volonté.

Merci et « promizoulin » !

De rien, et « promizoulin » aussi ! !

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