Monsieur Fraize paie son coup à Fier Panda

Monsieur Fraize paie son coup à Fier Panda
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Marc Fraize est un comédien de quarante-deux ans. Depuis plus de dix-sept ans, il enfile régulièrement sur scène les habits très serrés de son personnage, Monsieur Fraize, un olibrius totalement dérangeant, mélange de grand-enfant naïf et de vieux garçon aigri. Il s’est révélé au grand public en 2011 au cours de ses dix passages dans le télé-crochet humoristique de Laurent Ruquier On ne demande qu’à en rire (ONDAR). À cette occasion, il s’était fait remarquer entre autres par sa capacité à s’octroyer facilement la liberté d’imposer l’humour qui lui ressemble au milieu d’un environnement hostile à toute drôlerie (on rappelle à nos lecteurs qu’outre Laurent Ruquier, Alex Métayer et Jean Benguigui faisaient régulièrement partie du jury et que des comiques tels qu’Olivier de Benoist y ont rencontré un grand succès).

Depuis, Marc Fraize a continué son petit bonhomme de chemin à son rythme, et il a une actualité un peu plus chargée : après avoir été à l’affiche de Problemos d’Eric Judor en mai et juin, il sera sur scène tous les jeudis à partir du 5 octobre au théâtre des Feux de la rampe à Paris avec son spectacle éponyme et est au générique du dernier film de Michel Hazanavicius, Le Redoutable, qui sort ce 13 septembre 2017.

Bien que très affairé entre sa vie de famille en Bourgogne, sa vie de comédien à Paris et sa vie d’acteur sur différents plateaux de tournages de courts ou longs métrages, il n’a pas hésité à rencontrer votre dévoué plantigrade et lui consacrer une heure trente d’entretien. Morceaux choisis de cette rencontre avec un homme libre et qui paie ses coups.
 


Bonjour Marc Fraize, et merci pour le café, c'est vraiment très classe de ta part. Peux-tu te présenter à nos lecteurs ?

Je m'appelle Marc Fraize je suis comédien depuis dix-sept ans et père de deux enfants. Je suis originaire de région parisienne et j’ai commencé mon métier à Lyon. J’habite à une heure au-dessus de Lyon, en Saône-et-Loire, à côté d’une ville de cinq mille habitants qui s’appelle Cluny. C’est une chouette campagne très verte et très humide dans laquelle on a le loisir de s’ennuyer sans limite.

Est-ce que tu pourrais définir Mr Fraize en un mot ?

Nature humaine. Bon, là t’as deux mots, du coup… Disons que c’est un humain et peut-être plus qu’un humain, c’est un Français. Il parle de choses très françaises, il vient d’un pays riche, il se plaint tout le temps, sa quête du bonheur est d’être continuellement à la recherche de ce qui pourrait être le mieux pour lui et il en devient malheureux parce que justement tous ces produits de consommation lui montent à la tête.

Est-ce qu’en spectacle Marc Fraize utilise Monsieur Fraize comme Andy Kaufman utilisait Tony Clifton pour mettre son public dans un état de malaise permanent ?

Moi j'aime bien quand il faut que les gens serrent les fesses parce qu’il y a un problème, mais j'aime bien qu'ils finissent quand même par les desserrer au final. J'avais fait un spectacle comme ça où je les laissais tendus jusqu'au bout, et là ça devient trop du théâtre expérimental… Parce que, malgré tout, mon moteur, comme beaucoup d'humoristes, c'est le rire. Donc non, pas un malaise permanent. D'ailleurs maintenant ça devient très difficile (pour moi ndlr) de mettre une salle mal à l’aise, puisque les gens viennent  en connaissance de cause, c’est-à-dire qu’avant que je fasse Ruquier, ce n’était pas la même surprise, la surprise était totale. Et là du coup j’ai dû adapter mon jeu à ça aussi, c’est-à-dire que quand tu ne peux plus surprendre parce que ton personnage est déjà un peu connu, ou que son public ne vient pas le découvrir eh bien il va falloir créer d’autres surprises.

Et moi la surprise que je fais, c’est de faire beaucoup d’efforts, parce qu’à la base, ce n’est pas trop mon truc, je prends beaucoup sur moi là.

Quelle est la part d’écrit et d’impro dans ton spectacle ?

Justement moi j'aime bien que les gens se posent la question en sortant du spectacle, donc je ne vais pas te dire tous les trucs que j’utilise mais ce que je peux vraiment dire c’est que je me suis gardé une grande liberté dans l’écriture, c’est-à-dire que il y a de l’improvisation mais qui finalement n’en est pas, ce n’est plus de l’improvisation, c’est de la liberté, mon personnage est lâché, il a sa feuille de route et tout peut arriver. Lorsque je suis sur scène, je suis en tension, dans l’effort, je suis toujours en recherche de pistes. Les moments les plus intéressants pour moi, c’est quand je suis tellement dans mon personnage que mon personnage me surprend.

Est-ce que l’obsession de Monsieur Fraize pour Carrefour est un peu, à la manière de ce qu’a pu faire un François Ruffin, une attaque contre Bernard Arnault ou contre les mastodontes du commerce ?

Alors là non... Ce n’est pas une critique des enseignes de la grande consommation. Je ne suis pas contre ce genre de commerces à partir du moment où on ne me met pas un pistolet sur la tempe pour y aller. C’est comme le vieux poncif « à la télé il n’y a que de la merde. » Non, tu choisis de regarder de la merde à la télé, c’est autre chose. Tu as toujours le choix d’aller ou non chez Carrefour, comme tu as toujours le choix d’allumer ta télé ou pas.

Est-ce que dans ta vie personnelle, tu t’es affranchi de la logique consumériste traditionnelle, ou ce n’est pas une réflexion que tu as engagée ?

C’est vrai que dans la vraie vie j’ai du mal à aller chez Carrefour, parce que pour aller chercher un paquet de cotons-tiges il faut faire deux cents bornes, c’est un peu long… Je participe à l’économie, j’y prends ma part, mais je ne suis pas prêt à donner beaucoup. Par exemple j’ai une veste, je n’en ai pas huit. Si j’en avais huit, le matin, je me demanderais : « quelle veste je mets ? » et c’est déjà une question de trop. Pareil pour le frigo, plus il est plein, plus il faut le vider, plus on a d’objets, plus il faut faire de manipulations, ranger dans les placards, ranger dans les cartons, ranger les cartons, c’est sans fin…

 

 

Est-ce que tu es un artiste politiquement engagé, ou, comme disait Desproges, tu es un artiste « dégagé » ?

Je dirais que je suis un petit peu comme Desproges. Je n’aime pas trop confondre mon métier qui est personnage public de scène et moi, Marc Fraize, qui viendrait donner son avis qui compterait pour le public. Oui, j’ai des préférences en termes d’organisation de la démocratie, mais moi l’engagement, j’essaie déjà de l’avoir sur scène. Je m’engage à essayer de faire un bon spectacle. Mais après ça, le fait de savoir que j’ai un poster de Marion Maréchal-Le Pen dans ma chambre, ça ne regarde personne.

Donc on ne peut pas compter sur toi pour être un candidat En marche ! dans ton patelin aux prochaines municipales ?

(Rires) Après pourquoi pas, s’il y a du pognon à se faire …

Pourquoi ne joues-tu ton spectacle que le jeudi alors que tout le monde veut venir te voir ?

(Rires) Parce que le jeudi c’est déjà bien assez, c’est quand même régulier déjà. Tu me dis « seulement le jeudi » moi je te dis c’est TOUS les jeudis. Je vais te retourner la question : pourquoi le week-end c’est seulement le samedi et le dimanche ? On pourrait commencer le week-end le mardi.

Si on te faisait jouer plus d’une fois par semaine, ton spectacle serait pourri ?

Oui ça serait pourri parce que je serais épuisé, que je n’aurais plus suffisamment d’énergie, et puis parce que je n’ai aucune envie de ne vivre que pour mon métier…

Dans la vraie vie, est-ce que quand on te traite de feignant, c’est quelque chose qui te touche ou qui te fait marrer ?

Avant ça ne me faisait pas marrer, parce que je me suis toujours considéré comme un feignant. Mais j’ai découvert au fur et à mesure que je n’étais pas si feignant que ça. C’est juste que je n’ai pas le même processus créatif que les autres, pas la même notion de l’efficacité, de dose et de rythme de travail nécessaires. Je serais vraiment feignant si je ne travaillais pas le jeudi, mais je travaille le jeudi, ce qui élimine le côté feignant. Donc non je ne suis pas un feignant et ceux qui me taxent de feignant eh bien ils m’amusent.

 

 

Est-ce qu’on peut-dire que Mr Fraize casse les codes de la scène ?

J’entends souvent ça, mais je trouve que justement le théâtre est fait pour ça, sortir des conventions. C’est comme lorsque l’on me dit « ah ben fallait oser …» Ce genre de questions m’étonnera toujours, c’est mon métier ! Si un comédien n’ose pas, qu’est-ce qu’il fait alors, il récite ? Que viendrait-il faire sur scène? Si on est là c’est pour oser. Oser être comédien, c’est déjà tellement prétentieux comme métier, donc derrière on se doit d’oser plein de choses.

Tu t’es fait une spécialité du silence sur scène ?

Oui c’en est une. Mais c’est beaucoup lié à mon premier passage à la télé chez Ruquier.

J’en ai fait dix, mais celui qui a marqué les gens, c’est celui-là où je jouais sur le silence. Du coup, j’ai été rangé dans le tiroir silence. Ok, il y a beaucoup de silences dans mon spectacle, c’est vrai que peu de gens en font dans le milieu de l’humour, mais… Bah si du coup c’est ma spécialité en fait, si tu veux …

Ça n’empêche que ton spectacle est très riche de tout ce qui touche au jeu non verbal, tu le vis comme un reproche ?

En fait je suis sur la défensive à ce sujet parce que moi je trouve ça très gratifiant d’être catalogué comme « humoriste du silence », personnellement je trouve qu’il n’y a pas plus parlant qu’un long silence, mais j’ai peur que beaucoup de gens se disent « oh la la, si c’est pour voir une heure de silence, on va s’emmerder, ça va être un spectacle de mime» et que ce tiroir dans lequel on m’a mis dissuade le public de venir me voir. Alors qu’en fait non…

La campagne enuyeuse et humide où tu habites, c’est là que tu as tourné tes tutos Monsieur Fraize ?

(Rires) Ouais c’est mon QG tutos

Est-ce qu’on peut dire que ces tutos sont un passage obligé de la promo qui t’a permis de détourner les codes des Youtubers ?

Non, le sujet ce ne sont pas les Youtubers, c’est encore autre chose là. Mais par contre il y a une part chez moi (d’esprit de contradiction ndlr). La meilleure manière de me pousser à être un peu créatif c’est de me dire, par exemple « ne vas surtout pas chez Ruquier. » Tout d’un coup, ça me donne envie. De même, quand on me dit « fais des vidéos » ça ne me donne pas envie, parce que je suis quelqu’un qui aime plutôt le spectacle vivant (à ce compte là, la télé au départ, ce n’était pas une envie). Je pensais pouvoir me dispenser de ça pour avoir du monde en salle, mais c’est vrai que c’est compliqué, alors quand on me dit « fais des vidéos », il faut juste que j’arrive à trouver la forme qui va me donner envie.

Après avoir vu tes dix passages télé à la suite dans cette émission sur YouTube, j’ai l’impression d’un rapport de force qui pouvait être vraiment tendu entre toi qui voulait faire du Monsieur Fraize et la production de l’émission, qui voulait que tu te conformes aux exercices imposés. Etait-ce un jeu de rôles ou la tension était-elle réelle ?

Jusqu’à mon dernier passage, c’était plutôt une sorte de comédie dans la comédie. Ce rapport de force s’est créé au fur et à mesure, entre Barma (Catherine Barma est la productrice de l’émission et faisait partie du jury ndlr) la directrice d’école et moi le mauvais élève qui n’apprenait pas bien ses leçons. Mon personnage hors cadre intéressait aussi le public. Les gens de télé analysent tout ça, les retours, qu’est-ce qui buzze, etc. Leur but c’était avant tout qu’un maximum de gens regarde l’émission.

Comment as-tu vécu ton dernier passage dans l’émission, qui a marqué les esprits par la violence avec laquelle tu es mis à l’index ?

 

 

Au moment où ils me mettent cette volée de bois vert, ils me disent en filigrane « tu seras interdit d’école tant que tu n’auras pas travaillé ». Et là, je réalise que je vais partir en vacances. Je m’étais un peu lassé de l’émission, j’avais déjà fait dix passages, je commençais à être dans un début d’habitude, je n’avais pas vocation à rester dans l’émission à la base, donc je suis plutôt bien, en fait. C’est juste qu’ils m’ont surpris d’être aussi violents, ils n’ont pas été fins là. La fin aurait pu être plus rigolote, ils m’ont empêché de réussir ma sortie. S’il y a un tout petit truc que je peux leur reprocher, c’est ça… Et en même temps, je les comprends parce que j’ai beaucoup profité d’eux dans cette émission sans qu’ils puissent profiter de moi tant que ça.

J’ai cru comprendre que tu n’étais pas très fan de cette émission avant d’y participer. Est-ce que ça a changé depuis ton passage ?

À la base la télé qui récupère le spectacle vivant j’ai envie de dire non, parce que le spectacle doit rester dans les salles, sinon il n’y a plus de raison d’aller au théâtre. Par la suite je suis devenu non pas fan, mais très friand de ces gens qui descendent ces escaliers en rêvant de qualification, pour certains de grands naïfs... Donc oui, je suis devenu addict de l’émission, d’autant plus qu’en y ayant participé, je guettais les passages de certains de mes copains-collègues.

Que penses-tu de l’évolution de la télévision ?

Je pense que la télé a maintenant tout intérêt à oser des choses justement, pour réussir sa sortie, parce qu’elle n’en a plus pour longtemps là… La télé c’est le dinosaure et là c’est l’âge de l’extinction.

Tu as donc maintenant débuté au cinéma avec deux rôles dans Problemos d’Eric Judor et Le Redoutable, de Michel Hazanavicius. Comment t’es-tu senti sur les plateaux de tournage ?

Je me suis surtout senti débuter, parce que c’étaient mes tout premiers pas. J’étais bien voire trop entouré, je ne m’imaginais pas tous les métiers qu’il y a sur un plateau de tournage, j’étais très impressionné, comme un gosse avec plein de nouveaux jouets. Donc j’étais dans une démarche de me laisser faire : « dites-moi ce que vous voulez que je fasse, je vous le fais », ce qui au final était raccord avec mon personnage de Patrice, qui est un mec qui a les yeux écarquillés sur le monde, faussement sûr de lui. Le fait de ne pas avoir de retour était aussi très déstabilisant, quand on est sur scène on a un retour direct du public, alors que sur un plateau de ciné, la règle, c’est le silence.

Moi j’ai eu l’impression que tu as crevé l’écran avec ton personnage de Patrice dans Problemos d’Eric Judor. Est-ce que tu as eu d’autres bons retours pour ta prestation dans ce film ?

 

 

Oui, j’ai eu de bons retours, c’est hyper étonnant d’ailleurs. J’ai toujours été surpris des succès que j’ai pu avoir sur scène ou ailleurs. Par exemple, je ne m’attendais absolument pas à avoir la chance d’avoir une si jolie femme dans la vie moi… Bon, elle n’est pas intelligente, mais jolie, c’était déjà inespéré.

Ce personnage de Patrice a de nombreux points communs avec Monsieur Fraize, as-tu eu la liberté de le réécrire ?

Non, mais j’ai eu la liberté de ne pas être collé au texte. Et puis Eric Judor était venu me voir en salle deux fois, il savait déjà ce qu’il avait envie de trouver chez moi avec ce personnage. Il m’a donné beaucoup de pistes sur la manière d’interpréter le personnage, presque trop à des moments.

Problemos est en fin d’exploitation, il comptabilisera probablement moins de 200 000 entrées : ce n’est pas un four, mais c’est un échec commercial. Tu dois être très déçu ?

On s’attendait tous à un plus gros succès, parce que dans le cinéma, on s’évertue à croire que l’on fait quelque chose de bien, on est une troupe et tout le monde a envie que ce soit réussi et que le public adhère. Après dans le cinéma, il y a des facteurs que l’on ne contrôle pas. C’est une déception double pour moi et c’est surtout une déception pour Eric Judor parce qu’il avait mis tous les ingrédients de générosité et de prise de risques qu’il fallait. Normalement il aurait dû être récompensé quoi, mais là, il l’a pas été…

Est-ce que tu peux nous parler de ton rôle dans le film Le Redoutable de Michel Hazanavivius ?

Je crois que ça va être une chouette comédie. J’ai eu beaucoup de plaisir a être dirigé par Michel Hazanavicius, qui est un vrai pro, super pointilleux. Et la scène dans laquelle je tourne, c’est un vrai beau cadeau, qu’il m’a fait après être venu me voir en salle. Je suis dans une voiture entre Cannes et Paris avec les quatre protagonistes du film, et je suis dans le silence. Paraît-il que c’est LA scène comique du film, je pense que ça va être une très chouette scène.

Est-ce que tout ça t’a donné envie de faire carrière dans le cinéma ?

Non mais je n’ai jamais eu envie de « faire carrière » nulle part, d’ailleurs. Je prends ce qui vient, je n’ai pas de plan.

Mais tu n’as pas l’impression d’être à un moment charnière de ta carrière ?

Non, j’ai l’impression que je suis à feu doux depuis le départ et que là je suis à un moment où il commence à y avoir des petites bulles … Sympa les petites bulles d’ailleurs !

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