Du coup de grisou à la chair de poule : notre amour du documentaire Miners’ Hymns

Du coup de grisou à la chair de poule : notre amour du documentaire Miners’ Hymns
AUTEUR

PouPouchkine

PUBLIÉ

Le

C’est l’histoire d’un documentaire de 50 minutes, sans aucune parole mais qui en dit énormément, en noir et blanc et qui raconte une tragédie mais sans en cacher les beaux moments. Un documentaire que les moins avisés qualifieront bien volontiers de chiant comme le crachin britannique, mais un documentaire nécessaire. Il revient sur l’industrie minière qui a usé les britanniques autant que leur terre pendant au moins trois siècles, qui leur a permis, ou tout du moins soyons honnêtes à leur classe la plus aisée, de se créer un empire avec pour base la plus grande manufacture au monde. Manufacture elle-même basée sur d’immenses théières dont la vapeur a fourni la force mécanique nécessaire pour accomplir la révolution industrielle. L’élément premier de cette chaîne aujourd’hui sur un déclin total même à l’échelle mondiale est le charbon, qu’un occidental de la classe moyenne n’assimile aujourd’hui plus qu’à son barbecue d’été et non à son cancer des poumons #cétémieuxavantkofkofdusang.

Ce documentaire se penche sur l’histoire des mines de la ville de Durham, au Nord-Est de l’Angleterre. En piochant dans les archives, son réalisateur Bill Morrison a réalisé une œuvre qui dépasse la simple histoire de cette ville, œuvre qui vient mettre parfaitement en forme un bout d’histoire, celui de ce temps qui n’existe plus au nord de l’Angleterre que sous forme de petits tas : les terrils et le chômage. C’est une grande fresque que ce film, sublimée par la bande-son sur mesure réalisée par le génie fou (synonyme d’Islandais, à l’instar de Kjartan Sveinsson) Jóhann Jóhannsson , qui est venu coller aux images une bande-son faite de cuivres, souvent stridente et lunaire pour se référer aux mines, magistrale lorsqu’il s’agit d’illustrer la communauté des mineurs.

Tout d’abord, Morrison dévoile les mines avant la Première Guerre mondiale, celles qui ne sont pas encore très loin d’un Germinal de Zola, celle où le mineur vient avec son visage fermé et sa pioche s’enfoncer dans les ténèbres de la Terre pour lui retirer l’énergie qu’elle a mis des millions d’année à compacter. Il est bon se de rappeler, ce que peut-être le film ne fait ici que trop subrepticement car il semblerait qu’il ne montre que des reconstitutions platinées, ô combien le métier de mineur relève de l’organique en tout point. Le mineur force de travail aux muscles bandés, le mineur qui ne fait plus qu’un avec la roche (et pas seulement lors des catastrophes), le mineur sans protection, seul dans l’obscurité de sa galerie pour que le progrès de l’humanité rayonne au soleil. Tout cela est mythifié mais à partir d’une réalité qui a bien existé il y a de cela plus d’un siècle. Il reste important de se souvenir d’où vient cette misère, et ce que ces gens ont enduré depuis le début, depuis ce moment où on les a arraché des champs pour les glisser dans les veines de l’écorce terrestre.

Très vite le documentaire illustre la contagion du progrès, celle qui s’imposa après le pic dans les années 30, où 1,2 millions d’hommes travaillaient alors sous terre, pour tomber à 25,000 en 1984. La foreuse a remplacé la pioche, l’hydraulique les tendons, la mine devenue simple usine pour lutter contre la baisse des cours du marché et la concurrence. L’Homme ne fait alors plus que trier ce que la machine lui envoie, il n’est déjà plus que l’auxiliaire de son aliénation. Le point final, cela va de soi, est conclu par la fermeture de la mine, qui elle aussi va toujours bras dessus bras dessous avec des émeutes en mauvaises et dues formes, gérées à l’ancienne par les Bobbies. Matraquage en règle, charge au cheval, l’Angleterre de Thatcher n’a jamais eu autant de réussite qu’à forcer les gens au chômage pour ensuite les accuser de profiter des aides et les faire culpabiliser. Les mineurs ne sont aujourd’hui plus qu’au nombre de 5000, la Chine et l’Ukraine ayant pris le relais d’une misère qui ne se structure plus, devenant sauvage, pliant sous le poids des échanges et des distances entre lieu de production et de consommation. Si l’on a exporté la dureté du travail, on a aussi fait en sorte que toute la richesse locale s’envole des villes minières, et alors que les capitalistes devenaient plus riches en jouant sur les cours et sur les privatisations des industries nationales, leurs propres clients s’appauvrissaient, se raccrochant à un État qui leur tourna le dos. La bataille contre les syndicats, menée par Thatcher, coûta plus de 20 millions de pounds par semaine à la couronne, mais comment évaluer tous les travailleurs mis sur le carreau et qui n’eurent plus d’autres substances que le minimum d’aide? D’où aussi cette volonté de supprimer tous souvenirs de ce que furent les syndicats, d’effacer cette culture minière, celle d’un temps où l’espoir était encore possible dans la lutte.
Le documentaire, toujours sans commentaires, nous montre les anciennes mines, lieu de sacrifice rasé et transformé en centre commercial ou en stade. Parfois certaines mines totalement abandonnées donnent lieu à des vidéos assez glauques, créant un tourisme un peu spécial et une fascination morbide sur Youtube.

 

 

Le monde moderne a-t-il fait de ses origines de simples ruines ? La mémoire de ces gens est-elle à jamais perdue ? Toutes ces souffrances, tous ces sacrifices, pour rien ?

Les sourires timides de ces pauvres gens, les yeux plissés et soucieux vissés sous les casquettes des travailleurs ont trouvé refuge dans ce documentaire. Il n’y a pas d’image individuelle de mineurs, jamais. Ils forment un groupe, leur maison de brique entassé est un relief de leur communauté, unis ils étaient, unis ils resteront sur ces pellicules. Et c’est ici que viennent les plus belles parties du film, celles de l’hommage à ces gens, qui ont agrégé leur individualité avec lesquelles ils ne pouvaient lutter, en puissants syndicats capables de négocier avec le patronat, ceux des mineurs étant en 1910, 6 fois plus nombreux que n’importe quels autres syndicats du pays. Il est difficile de ne pas, après avoir vu toute la fresque historique, vibrer devant les images bouclant le documentaire : celles des immenses bannières des travailleurs affichant des images d’Épinal et des slogans simples mais forts : « United we stand, together we fall », « Unity is Strengh », « Labour and Peace », et le terrible « knowledge is power », tous ces slogans reflétant le désir profond des mineurs pour un monde plus juste et meilleur. Ces processions sont révolues, car enfouies avec leur monde, mais les images restent. Ces immenses cortèges de travailleurs habillés en jour de fête, fierté de ce qui fut autrefois la base des syndicats qui créèrent le parti Labour, viennent nous rappeler la nécessité même de s’unir, ce qui détonne avec la vision actuelle que notre monde moderne donne aux syndicats. Il est bon de parfois fuir les caricatures de la merguez et de la sono crachant du Zebda pour se souvenir des débuts, des débuts en fanfares. Oui en musique, car le documentaire montre aussi la place des groupes de musiques dans les célébrations de l’époque et dans le sentiment d’unité des mineurs, la première fanfare étant créée en 1808 à Durham. Le patronat lui-même encourageait le développement de ces fanfares, y voyant un élément moralisateur à même de chasser la boisson, d’amener une cohésion entre les ouvriers et une façon aussi de contrôler leur temps libre (au même titre que le football par ailleurs). Le phénomène prit tellement d’ampleur, combiné avec l’émergence du ferroviaire et des syndicats à l’échelle nationale, que le Gala de Durham (appelé par ses participants « The Big Meeting », ce qui veut tout dire) réunissait en 1871 pas moins de 250.000 personnes, en faisant la rencontre ouvrière la plus massive d’Europe, en soit le projet X de la Working Class coïncidant avec l’émergence de la 1ère Internationale, en 1864.

Comment redonner une dimension sonore aux images que nous avons pu récupérer ? Comment exprimer l’ivresse d’une foule qui se retrouve, d’un peuple ouvrier qui célèbre ce qu’il est, souffrance, persévérance et joie ?
Un titre nous est puissamment resté, c’est le « Gresford », composé par Robert Saint en 1936, aussi appelé « The Miners’ Hymn’ » et qui était joué en souvenir de tous les hommes ayant laissé leur vie au fin fond du trou, comme les 266 mineurs de la mine de Gresford au Pays de Galles, en 1934. La bannière des défunts mineurs passait alors en procession recouverte de noir, la mort et la terre amenaient à une cohésion et à une unité qui dépassaient sûrement les mots, d’où là encore le recours à la musique, caverneuse et haute des fanfares.
C’est ici que l’on retrouve à l’œuvre le génie de Jóhannsson et de son orchestre qui viennent nous aider, telle la voix émue de ces gens disparus, à nous rappeler la puissance de ce temps et à créer une atmosphère pour accompagner les images de ce passé. Les cors remplacent ici les chœurs d’avant, les fanfares des mineurs de l’époque trouvant écho dans les cathédrales de son de l’Islandais.

Des pauvres travailleurs et pauvres gens aux visages burinés, qui unis sous les mêmes bannières se sont construits, aidés, soudés comme les meilleurs métaux pour former l’alliage le plus solide et résistant face à l’âpreté des entrailles de la Terre comme celle des négociations patronales. Ce monde de solidarité n’est pas encore mort, mais son héritage quasiment perdu. Le documentaire Miners’ Hymns nous offre donc une bouffée de vapeur industrielle pour ne pas oublier, car nous avons le devoir de ne pas oublier, malgré les tentatives d’effacer ce passé pour nous offrir un présent commercialisé et aseptisé. « Each for All, All for Each » et selon le mot de Lee Hall, la plume de Billy Elliot : 
 

«  Il n’y a pas de romance dans l’histoire minière, il n’y a que de la lutte, une lutte qui dure encore aujourd’hui, que nous voulions l’admettre ou non » 

 

Papier rédigé à partir du Film « the Miners’ Hymn » et de son livret d’explication. Merci aux Antoines et aux Gémonies pour l’aide dans sa rédaction.

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