Mia Makila, peintre de l’horreur au cœur bien rose

Mia Makila, peintre de l’horreur au cœur bien rose
AUTEUR

Antoine LeMônstre

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Le

La Suédoise accepte encore qu’on parle d’elle en tant que peintre « lowbrow » ou « horror », mais pas en tant que surréaliste pop… « C’est fini tout ça ! » Quoi qu’il en soit, son œuvre visuelle, rafiot qu’elle mène droit à travers toutes les tempêtes de la vie raconte en creux et en relief une vie de femme, avec tous ses mystères.

Peux-tu nous raconter l’histoire qui a déclenché la couleur rose dans ta peinture ?

Je suis née avec une maladie qui s’appelle l’eczéma atopique. Cette difficile pathologie est souvent couplée à différentes allergies et je n’ai pas fait exception à la règle… J’ai connu beaucoup de ces épisodes où mon épiderme subissait des attaques allergiques extrêmes, avec des démangeaisons violentes. Ma peau était toujours très sensible, mais au pire, je pouvais me gratter jusqu’à en saigner, jusqu’à ne plus avoir de peau sur les mains en fait ! Ce qui fait que je portais constamment des bandages. Ce traumatisme physique de mon enfance est tout à fait visible dans mon travail. Et ce rose que j’utilise en peinture, c’est ma façon de traiter mes sensations physiologiques, tout ce que je perçois du monde extérieur à travers cette membrane rose qu’est ma peau. La crudité, la viande, la chair de mon existence est étalée là, dans toute sa vérité, je le donne à voir pour tout le monde.

Aujourd’hui encore, il m’arrive parfois de faire une rechute, je dois alors suivre un traitement un peu surréaliste à l’hôpital à base de bains… Je ne sais pas pourquoi, mais il se trouve que ces bains sont teintés d’une étonnante couleur rose néon. Il en découle que j’utilise encore plus cette couleur dans ma peinture quand je suis malade. Mais ma couleur rose peut aussi s’expliquer différemment. J’ai découvert la sexualité à l’adolescence et j’ai eu mon premier orgasme dans un lit tout rose. À vrai dire, maintenant que j’y pense, absolument tout dans ma chambre était rose à cet âge-là. Pour moi, c’est aussi la couleur de la féminité. Je me fonde toujours sur mon histoire personnelle et mes sentiments pour produire des œuvres et il se trouve que je suis une femme ! Cela se voit sur ma palette, je suppose. Même quand je peins l’enfer, c’est tout rose et girly. J’ai fait une expo il y a quelques années qui s’appelait « My Pink Hell ».

 

 

Au fil des années, ton art a semblé connaître quelques coups d’arrêt. Ta peinture est-elle toujours connectée à ta vie ? La violence à laquelle tu as été confrontée, le chômage, les diverses romances… Es-tu la blueswoman de la peinture suédoise ?

Je suis toujours en train de muter, j’évolue en tant que personne et en tant qu’artiste. Quand je change, mon art change aussi. J’ai fait la douloureuse expérience du stress post-traumatique pendant de nombreuses années et il est tout à fait possible de suivre mon chemin vers la guérison dans mes œuvres de façon chronologique. Je suis passée à travers divers stades psychologiques tout au long de ma thérapie. Cela a aussi contribué à l’établissement de ma mythologie personnelle. J’utilise beaucoup de symboles, mais pour moi ils ont parfois un sens différent de celui qu’on leur connaît. Par exemple, j’aime bien les croix inversées, mais pour moi, ce n’est pas un truc satanique, j’utilise aussi l’œil de la providence, des chats avec plein d’yeux sur le corps, des fluides corporels comme la pisse, la merde, la bave et le sang… ainsi que les feux d’artifice. Mais toutes ces choses font partie de mon langage, de ma mythologie, ils portent un sens qui résonne profondément en moi. Ma créativité, les arts visuels et l’écriture m’ont aidé à survivre de nombreuses fois, à dépasser bien des coups durs. J’utilise beaucoup l’humour pour me confronter à l’horreur, la peur et la colère. Alors si je suis une blueswoman, comme tu dis, j’aime aussi jouer des airs de polka à ma façon. Du coup, je ne me contente pas de survivre à tous ces trucs, j’y ajoute de l’humour, ce qui me permet d’en rire ensuite. C’est un vrai soulagement pour moi. Si je n’avais pas l’humour, je jouerais mon blues depuis la tombe aujourd’hui, c’est aussi simple que ça. L’art me sauve la vie. Regarder des trucs comme Seinfeld ou Frasier m’aide aussi d’ailleurs… voilà : j’ai besoin de faire de l’art et de rigoler. Beaucoup. C’est comme ça que j’ai réussi à endurer vingt années consécutives de douleur. Mais aujourd’hui, je me sens plus heureuse que jamais. Avec l’art, j’ai mis des pains dans la tronche à un paquet de démons qui peuplaient mon esprit et ils le méritaient tous.

Parfois, il m’est également arrivé de ne pas pouvoir faire de l’art et c’est là que ça a été le plus dur pour moi. Mais ce phénomène ne survient que lorsque je perds confiance en moi. Alors quand ça m’arrive à présent, je sais que le problème ne vient pas de mon art, mais de l’image que j’ai de moi-même

Te sens-tu dans une quête pour te trouver toi-même ? Gardes-tu bon espoir de trouver un jour le vrai son de ta voix ?

Je sens que j’avance doucement dans cette direction. J’ai rencontré un gros blocage créatif il y a quelques années et j’y ai brûlé quelques plumes, alors je suis sortie quelque temps du circuit artistique. En ce moment-même, je travaille sur une nouvelle série d’œuvres. Je veux que cet épisode artistique de ma carrière soit plus audacieux que jamais, plus expérimental et plus… moi. Plus de tout, en fait ! Je commence à peine à saisir ce nouveau moi dans mon travail. Je sais que j’ai encore beaucoup de choses à découvrir et j’ai vraiment l’impression d’apprendre une nouvelle langue, parce que je m’en vais loin de ma zone de confort, je délaisse ma grammaire artistique pour en accueillir une autre. C’est à la fois excitant et assez flippant, parce que je ne sais pas où ce drôle de voyage va m’amener… Mais c’est ça le voyage ! Voyager, c’est prendre un risque et accepter qu’on va repousser ses propres limites pour grandir, fleurir.

Parlons un peu de ton expérience avec la méditation si tu veux bien…

La méditation est un outil formidable pour nettoyer sa palette émotionnelle et pour retrouver de la netteté, se recentrer. J’avais tendance à penser que c’était un truc de hippie new age et que ce n’était pas du tout mon style, mais j’ai eu la chance de trouver ce qui me convenait parfaitement : la méditation guidée par la programmation neurolinguistique, l’objectif étant de se concentrer sur la relâche du stress, plutôt que sur la transcendance et toutes ces histoires chelou d’expériences extra-corporelles. Quand je vivais dans le trauma au quotidien, j’avais déjà l’habitude de séparer mon corps de mon esprit, alors je ne veux surtout pas revivre ça, je veux l’inverse en fait : je veux me reconnecter à moi-même. La méditation m’a aidée à renforcer ma concentration au cours de mon travail et elle me permet aussi d’identifier plus d’éléments oniriques que je peux ajouter à ma mythologie artistique. Depuis que j'ai commencé la méditation mon travail s’est allégé, il est plus propre, plus dépouillé. Je capture mon expression artistique avec plus de simplicité.

 

 

En tant que femme suédoise, comment tu le sens le nouvel état du monde ? La politique russe, américaine, suédoise, l’extrême-droite qui avance subrepticement chez toi comme chez nous ?

L’époque fait peur, bien entendu, surtout pour nous les femmes ! Il m’arrive de me sentir très affectée et en colère à propos de tout cela. Il y a tellement d’énergie négative dans le monde qu’il est bien difficile de se sentir en sécurité. Le viol est de plus en plus courant, le sexisme et le fascisme s’invitent à la Maison Blanche et la Russie donne son blanc-seing aux violences domestiques. En tant que survivante de la violence conjugale, ça m’attriste beaucoup et ça me met en colère ! Mais je gère ces émotions à travers mon art en ce moment-même et ce sera ma manière de commenter toute cette chiotte. Je ne peux pas vraiment agir autrement de toute façon. Je ne suis pas une artiste politiquement engagée, mais je me sens obligée de contribuer à tout cela.

Tu t’es essayée à d’autres moyens d’expression que la peinture, c’était ta manière d’explorer d’autres terrains ? Voudrais-tu voir plus de gens peindre en 2017 ?

Je voudrais que les gens trouvent le courage d’être eux-mêmes avant tout et qu’ils exploitent à fond leurs talents et leurs points forts. Nous avons tous des super-pouvoirs, même si nous sommes peu à nous en rendre compte. La plupart d’entre nous préfére l’ignorer, nous préférons anesthésier et cacher notre vraie nature, ce qui permet effectivement de continuer à vivre dans sa zone de confort. J’ai moi aussi des zones de confort, bien sûr, mais au moins, je sais que ce sont en fait des zones d’inconfort, ou de malconfort, parce qu’on ne peut pas s’y développer et y faire fleurir de nouvelles idées. Pour moi, c’est de la dinguerie. Je fais tout pour m’éloigner de cette spirale, mais actuellement je suis fauchée, alors je n’ai pas le choix, je dois vivre dans une de ces zones de confort, je suis coincée. Dès que j’aurai un peu plus d’argent, j’essaierai de nouvelles choses et j’investirai pour pouvoir faire de plus gros projets artistiques. Je voudrais bien faire de la sculpture avec des matériaux de récupération notamment. Je voudrais aussi être curatrice pour une expo groupée et je voudrais vraiment pouvoir acheter un appareil professionnel pour me remettre à la photographie. Il y a tant de choses que je voudrais faire et j’ai si peu d’argent… Voilà que je cause vraiment comme une blueswoman !

Je t’ai découverte via ton blog il y a quelques années et pour moi, tu as toujours été une grande inspiration pour trouver des liens de qualité sur Internet. Tu t’abreuves beaucoup à cette source ?

Internet est très inspirant, parce que tu peux te retrouver dans la bizarrerie des autres et construire un petit cabinet de curiosité à travers le monde. Le danger, c’est de transformer ça en zone de confort, encore une ! On risque alors de rester dans des recoins de l’Internet qui donnent l’impression d’une maison, dont ne sort jamais, alors qu’il y a tant d’autres lieux à explorer. Et puis, j’aime bien l’idée que l’on peut tout trouver sur Google, même les trucs les plus tordus, tout y est ! Du porno avec des amputés, des chats, des godes-ceintures, des nains, des mullets de redneck, des gens qui baisent des paquets de céréales, des gens qui mettent des doigts à des melons et qui lèchent des statues pour leur propre amusement. Tout ce que l’humain est capable de produire, on peut le trouver sur le Web, c’est le cyberghetto du pays des merveilles.

Que vas-tu accomplir de formidable cette année ?

Je vais continuer à travailler sur ma nouvelle série d’œuvres et peut-être écrire des nouvelles. Je veux aussi apprendre à ne plus avoir peur des bonnes choses qui peuvent arriver dans la vie, comme l’amour, le bonheur et la réussite. « Quand on est au sommet, on ne peut que redescendre… » Putain, je VEUX sortir de cette façon déglinguée de voir l’existence, absolument ! Autant dire que j’ai un paquet de trucs à faire en 2017… Souhaitez-moi bonne chance !

thehouseofmiamakila.wordpress.com

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