La cantine d'entreprise, ce lieu pénible de sociabilisation forcée

La cantine d'entreprise, ce lieu pénible de sociabilisation forcée

J’ai débarqué il y a de ça exactement quatre semaines dans un grand groupe du service public français pour un stage de six mois en marketing digital-branlette Excel.

Aujourd’hui a signé ma résignation. Aujourd’hui j’ai décidé de ne plus faire semblant, de ne plus rire aux blagues « espiègles » de Micheline qui s’amuse à bloquer sa collègue dans le local de la photocopieuse. Je ne poufferai pas de rire au moindre trait d’ironie cousin d’un vague humour d’un de mes 150 collègues, je ne chercherai pas la compagnie de quiconque pour déjeuner à la cantoche et partager cette andouillette sauce girolles à 3.89 euros déduction faite de la participation du groupe à hauteur de 4.43 euros. Non, aujourd’hui j’ai pris la décision de m’assumer pleinement et de bouffer un sandwich Sodexo et un fromage blanc qui me reviendront putassièrement à 6.32 euros (ouais, faut pas déconner, je suis en zone 3 de Paris et il n’y a clairement pas de boulangerie potable à moins de 3 kilomètres). Aujourd’hui donc, je baisse les armes, je dis un grand et beau « MERDE » à ces années, que dis-je, ces décennies de déjeuners et de sociabilisation forcés, je dis « MERDE » à la cantoche de la primaire, au self répugnant de mon collège et au self tout aussi ignoble de mon lycée. Je dis « MERDE » aux « tablées conviviales », à « l’écrasé de pomme de terre qui est délicieux tu verras » et aux conversations de femmes enceintes.

"Je suis quelque part un peu déboussolée par cette nouvelle situation, Taylor Swift me rassure"

Parce qu’après ces années de lutte, je ne peux juste plus assumer d’endurer encore la sociabilité de déjeuner, la « mondanité de midi ». Ma sociabilisation se fera comme elle a toujours dû se faire : derrière l’écran réconfortant de mon ordinateur. Là, je trouve des êtres capables de me comprendre, qui ne me jugent pas (oh non, mon précieux). Avec un peu de volonté, je pourrais même inviter à déjeuner sur Skype ce mec de Portland, Oregon, qui bouffe lui aussi, désespéré, à son bureau. Parce que JE NE SAIS PAS parler du temps qu’il fait, que je m’en fous et que JE NE SAIS PAS parler de mon week-end (qui fut de toute façon à chier) et que je préfère largement passer mes heures de « pause » les écouteurs vissés aux oreilles à écouter de la variétoche internationale dégueulasse que je n’écouterais en aucun autre cas (je suis quelque part un peu déboussolée par cette nouvelle situation, Taylor Swift me rassure).

J’aurais pu appeler au secours. Quémander l’aide des semblants de potes que je me suis faits au bout du couloir. J’aurais pu faire semblant d’avoir une vie à l’extérieur et aller manger seule au « Prêt à Manger » d’ « Issy les Moul’ » un « toastie » à 6,22 euros les deux tranches de pain chaud. Mais non, aujourd’hui est le jour où tombent les masques. Je vous emmerde. Et j’ai Michel et Augustin (oui, les biscuits) et leurs 535 kcal pour me tenir compagnie.

Le problème qui se pose désormais, c’est donc celui de ‘ma bonne intégration à l’entreprise’, parce qu’une entreprise demande intégration. Elle souhaite vous intégrer si bien que vos heures passées sur ce siège ergonomique d’open-space en soient presque agréables. Vos collègues deviennent vos potes, vous vous retrouvez à passer des heures à parler stratégie de benchmark et innovation conceptuelle (oui, ça ne veut rien dire) dans une joie que vous n’auriez jamais conçue et les cancans sur Bernard de la compta qui a été surpris à se palucher dans son bureau sur des photos de chiots alimentent vos pauses café d’une demi-heure. Vous en oubliez bien vite la vie à l’extérieur et appréciez les vacances proposées par le CE auxquelles vous irez, bien évidemment, avec vos collègues. Si vous poussez vice jusqu’au SIDA, vous embrasserez avec enthousiasme l’idée de participer au lipdub proposé par le service comm’ à la pointe de la tendance de la boîte.

"Le jeune cadre dynamique directeur du marketing n’est autre que celui qui s’efforce de dire bonjour et d’adresser un sourire"

De votre bonne intégration va également dépendre pas mal d’autres trucs, dont le plus important sera votre montée dans l’entreprise. Dans mon cas, des efforts démesurés de sympathisation pourraient mener, éventuellement, à l’obtention d’un glorieux CDD post-stage. Pas de quoi fouetter un chat, donc. Mais imaginons que je me fie à ce jeu de sourires et d’hypocrisie, et que je sois si peu confiante en l’avenir que je me persuade qu’une carrière de 20 ans au sein de cette entreprise soit l’une des seules alternatives à une vie d’insécurité financière. Un moyen confortable de passer du cocon de l’open-space à celui de la tombe sans trop avoir conscience de la vie épanouie en dehors de l’entreprise (celle qui me ressemble vraiment, pas celle que mon double sympathique et faux-cul s’efforce d’accepter) que j’aurais pu avoir. Il faudra alors passer par une sorte de résignation et de prostitution vouées à enculer tout le monde par derrière et accéder au poste de « directeur de pôle machin ». De toute façon, on vous prévient généralement dès le début : les qualités recherchées par les recruteurs ne sont autres que celles de quelqu’un de « dynamique » aux « interpersonal skills » très développées. Il n’y a qu’à observer ceux qui réussissent en entreprise, à lever un peu les yeux vers le haut de la pyramide, juste au-dessus : le jeune cadre dynamique directeur du marketing n’est autre que celui qui, en plus d’avoir fait les bonnes études, s’efforce de dire bonjour et d’adresser un sourire resplendissant à toute personne qu’il croise. Un mec sympa, quoi. Ultra-sociable et qui présente bien.

Bien malheureusement pour moi et les autres, (les gens de nature timide, introvertie, ou juste pas « diplomates » avec Gérard), même s’ils ont les bonnes études, n’ont généralement de chances de s’en sortir qu’en faisant semblant ou en étant fils du patron. Parce que l’heure est à celle de l’hyper-socialisation, de l’hyper-amitié et des relations qui se veulent de comptoir, sans profondeur mais si utiles dans la « lubrification des échanges ». Si je m’entends bien avec Monique, il me sera plus facile de travailler avec elle et de même pour Gérard des RH. Hélas, pauvre entreprise, je n’ai aucun point commun avec ceux-ci et après moult tentatives de conversations, je n’arrive tout simplement pas à m’intéresser aux problématiques de ménagères de 50 ans et de chasseur du dimanche. Faire semblant serait épuisant et je refuse tout bonnement le cancer de la simulation sociale en entreprise. La solution, je la connais. C’est celle de se barrer vite fait bien fait de ce mouroir à « cadres » (dénomination à laquelle on accède ici dès l’obtention du diplôme) pour un ailleurs où les masques ne seront pas de rigueur. Pas dans une grande entreprise au salariat dilué donc. Reste plus qu’à trouver. En attendant, je me planque derrière mon ordi avec mes deux amis-biscuits.

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