Sous le masque de la Luchasploitation

Sous le masque de la Luchasploitation
AUTEUR

senzo-tanaka

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La luchasploitation, comme son nom l'indique, est un genre cinématographique, très populaire au Mexique dans les années 1960-70, mettant en scène les plus célèbres luchadores du pays. Très peu exporté en Europe, il est donc grand temps de rendre justice au genre le plus fun du cinéma populaire mexicain, se situant quelque part entre les œuvres naïves, pop et désuètes qui font désormais partie de la pop culture mondiale au même titre que le western italien, le film de ninja taïwanais ou le péplum turc. Si on réfléchit bien, la película de luchadores c'est déjà un peu tout ça à la fois.

Pour ceux qui débarquent, je vous demanderai de bien vouloir oublier les Avengers, Superman, Batman, Spiderman, Green Hornet (bon celui-là, il s'est chargé tout seul de son propre oubli) et autres singeries hyperprotéinées made in Marvel /DC. Ici, on parle de true héros, de vrais gars, avec du gras au bide et des physiques d'ouvriers de chantier. Des mecs avec des bras comme des battoirs, des mains calleuses, qui assument leur scrotum et ne portent pas de pantalon sous leur moule-burnes. Des hommes virils tout droit sortis des barrios les plus dangereux du Mexique. Imaginez le croisement entre Lino Ventura, André le Géant et Danny Trejo. Des gars qui ne sont pas sur le ring pour mesurer les grains de riz mais plutôt pour décoller les crottes de nez à coup de manchettes. Un jour, voyant les salles combles dans lesquels se maravaient ces mecs-là, des producteurs se sont dit que ce serait bien cool de les faire jouer dans des films où ils tatanneraient un bestiaire croquignolet dans une atmosphère surnaturelle de fête foraine. 

 

 

Tout ça c'est bien joli mais pour le moment on passe à côté de l'essentiel : les catcheurs. Bah ouais, principe premier du films de luchadores c'est bien sur le luchador. Au Mexique, certains comme Blue Demon, Santo ou Mil Mascaras sont considérés comme des légendes vivantes. Pour les Mexicains, Santo c'est Superman, Bruce Lee, Maradona et Clint Eastwood dans la même personne. Ici, en occident, le luchador est devenu un des nombreux symboles de la sous-culture populaire récupérée par tout un tas de gens qui l'ont privé de son essence et de sa puissante portée culturelle pour en faire un élément de mode de merde branchouille comme tant d'autres mais au pays, ces mecs sont de véritables icônes quasi religieuses auxquelles on consacre des films, bien sûr, mais aussi des comic book, des romans, des romans photos, des figurines, des dessins animés, des séries télé, des chansons, des jeux de rôles et même des autels. Internet restant Internet, en fouillant un peu, on trouve également facilement du luchador porn.

Comme dans tous les styles du cinéma bis, le genre possède ses icônes. Pour le lucha movie, les gars les plus sûrs des sûrs sont Santo et Blue Demon.
 Santo d'abord. Le patron. La légende avec un grand L. Né Rodolfo Guzman Huerta en 1917. Surnommé El Enmascarado de Plata, Santo est le plus connu et respecté des luchadores. Reconnaissable par son masque argenté, il est la première vraie star de la lucha libre. C'est un technicien, c'est à dire un bon, un gentil, celui qui donne de grosses branlées aux forces du mal tout en donnant des leçons de lucha et de vie aux petits enfants avant de baiser leur mère par la suite parce que hey, c'est un beau gosse. John Wayne style. De 1958 à 1982, il joue dans 53 films parmi lesquels de petits chefs-d’œuvre psychédéliques tels que Santo contre Les Martiens, Santo Contre les Femmes Vampires, Santo contre les Voleurs de Têtes, Santo contre les momies de Guanajuato ou Santo et le Trésor de Dracula. Ouais, on s'emmerdait pas trop avec les titres. Pour se mettre bien on n'hésite jamais à piller les éléments du folkore local ou de la culture mondiale afin de rameuter le plus de monde possible dans les salles et donc de se remplir les poches de pesos. On est là pour se faire de la thune avant tout, il ne faut jamais l'oublier. Malgré l'appât du gain des producteurs, El Santo, lui, s'en branle,. Il reste un symbole de droiture, de justice et de paix, garant de l'ordre moral d'un monde qui part en couille. Pour conserver tout son mystère qui plaît tant aux femmes, Santo n'ôte jamais son masque même lorsqu'il est peinard chez lui en train de dormir, de se baigner, de jouer aux échecs avec ses gars ou d'apprendre les choses de l'amour à une jeune biche de passage. Dans la vraie vie, Rodolfo n'a ôté son masque qu'une seule fois, en direct à la télévision, face à ses fans. Le fait de découvrir le visage du saint n'a pas du tout nui à son aura. Bien au contraire. Les connaisseurs l'avait déjà vu dès lors qu'il apparaît démasqué dans une scène de Santo en la hacha diabolica, un des épisodes les plus dingo de la saga. Lorsqu'il est parti dans le grand ring céleste, il y avait quand même dix mille personnes à la cérémonie. Ce jour-là a été décrété de deuil national au Mexique. Rep. A. Sa.
 

"Contrairement à Santo, Blue Demon n'ôtera jamais son masque en public"


Derrière le saint, on trouve le Démon Bleu aka Blue Demon, l'autre grande figure de la lucha libre et mon petit chouchou personnel de par son masque, le plus stylé de tous. Il faut savoir que Blue Demon, dans ses films, adore se bastonner en costume trois pièces. Le démon est plus mystérieux et mystique que le saint, on ne connaît pas énormément de choses sur sa vie. Né Alejandro Munoz Moreno en 1922, il a été la vedette de vingt-trois films entre 1965 et 1977. Au départ ennemi juré de Santo, ils finiront par devenir amis sur le ring comme dans la vie mais aussi au cinéma en partageant plusieurs fois l'affiche notamment dans Santo et Blue Demon contre les Monstres ou Santo et Blue Demon en Atlantides. En solo, ses faits de gloire sont Blue Demon contre les Araignées Infernales, Blue Demon contre les Cerveaux Infernaux et Mystères aux Bermudes qui sera d'ailleurs son dernier film. Contrairement à Santo, Blue Demon n'ôtera jamais son masque en public et personne, hormis les membres de sa famille, ne connaît son visage. Il meurt d'une crise cardiaque, sur un banc, alors qu’âgé de 78 ans, il rentrait de sa leçon de catch hebdomadaire avec des enfants dans un centre portant son nom. La mort humble d'un homme juste. Cultivant son anonymat, l'homme qui préférait s'effacer derrière le masque fut enterré masqué, un matin de décembre 2000, devant une foule en pleurs. On peut trouver sur les Internets un cliché démasqué de jeunesse mais son authenticité n'a jamais été prouvée. Le démon reste anonyme.

Ce qui fait le charme des films est que les luchadores, au contraire de leurs collègues épilés de la WWE, ne jouent pas les héros, ils sont les héros. Comme si, dans les années 1980-1990, Joel Silver produisait des films où Ric Flair envoie des atemis à des martiens communistes, Bret The Hitman Hart matraque des malfrats intergalactiques ou Macho Man Randy Savage rectifie des hommes loups du Texas. Comme le catch comporte déjà une bonne part de comédie, finalement ce n'est pas si con comme idée. Puis le grand Lino a bien débuté comme catcheur avant de devenir l'un des plus grands acteurs de l'histoire du cinéma français. Sauf que Lino, il ne va pas péter la gueule à Raoul en slibard avec un masque et une cape sur un fond de bossa nova bon marché. Il suffit de mater une scène prise au hasard dans n'importe quel film de lucha libre pour vite comprendre que dire à un méchant qu'on va lui masser les oreilles avec ses coudes sur un ring et jouer, même très sommairement, la comédie ce n'est pas vraiment la même limonade. Double nelson la Comédie Française!

 

 

Le film de luchadores se situe quelque part entre la série B et toutes les autres lettres qui permettent d'arriver jusqu'au Z. Un mix improbable entre le pur bis gothique italien, le film de stonb bas de gamme HK, le cinéma d'Eugene Greene et un sketch des Chevaliers du Fiel. 
Ce qui est bien avec la série B, c'est qu'on peut schématiser le genre de façon très simple : le gentil héros masqué se bastonne contre tout un tas de monstres en mousse pour sauver une petite pépée peu farouche ou la Terre entière. Parfois les deux en même temps quand on est chanceux. Le genre est très libre mais en même temps très codifié : un schéma ridicule de domination du monde, des couleurs flashy, un stylisme pop exacerbé, une touche de fantastique plus ou moins appuyée, des scènes de combats incroyablement longues (parfois plus de dix minutes de bourre-pif, clés de bras, souplex et coups de tatane dans la gueule filmés en plan fixe), des dialogues totalement surréalistes, des méchants très méchants, des décors réutilisables à foison, une morale bien conservatrice, un comique (volontaire ou pas, ça dépend des films), le catch enseigné aux enfants, des filles dénudées accrochée au bras de nos vaillants lutteurs, une mise en scène que je qualifierais, pour rester respectueux, d'artisanale, de nombreuses références à la culture mexicaine et un exotisme de très bon aloi.

Esthétiquement, c'est le même boxon, ça pioche à gauche, à droite, au milieu et par dessus la troisième corde : dans le comic book américain, l'expressionnisme allemand, le film noir, la SF de papa, le space opéra, le gothique latin et le péplum, la Hammer et le tout avec un esprit sériel imparable et un rythme erratique. Si je résume, parce que tout ça est aussi confus qu'un scénario des frères Nolan, on y retrouve tout ce que le cinéma populaire a fait de mieux. De Antonio Margheriti à Jean Rollin en passant par Ed Wood. Dans leurs aventures, Santo, Blue Demon, Mil Mascaras et quelques autres ont affronté tout le bestiaires du cinéma fantastique connu. Les personnage existants comme Dracula, Frankenstein, la momie, le loup-garou, la créature du lac noir, des monstres plus archétypaux comme des zombies, mutants, femmes louves, trolls, géants, hommes poissons, martiens, savant fous, yeux géants et des ennemis plus réalistes comme des mafieux, des voleurs, des karatékas et autres ninjas. Les budgets sont riquiquis, les techniciens bas-de-gamme mais les profits énormes, du moins au pays. 

Cette absence de moyens fait, en partie, leur force. Quand on n'a pas de pétrole, on a des idées ! Sauf qu'eux n'ont ni pétrole, ni idées, juste des mecs balèzes en moule-burne, masque et cape. Qu'à cela ne tienne, on va leur faire ce pour quoi ils sont le plus doués : le catch. Chaque film est émaillé de looooooongues séquences de combat neurasthéniques qui niquent vraiment très fort le rythme du film déjà plus apathique que l’encéphalogramme de l'influenceur Instagram moyen. Il y a une raison à cela, il faut bien comprendre que les scènes de catch étaient plus ou moins imposées - parce qu'à la base on est là pour faire la promo d'un catcheur. Il fallait donc le montrer en action. Ils ne sont pas là pour leur talent d'acteur non plus, il n'y a qu'à Hollywood où l'on est assez con pour te faire passer Denise Richards pour une physicienne nucléaire ou Matt Damon pour un génie des mathématiques. Pour en revenir aux scènes de catch, elles servent de bouche-trou pour rallonger le film et lui donner une longueur correcte de long-métrage. C'est un peu comme si Steven Seagal ne faisait pas de katas dans ses films, ça ne choquerait pas grand monde mais ce ne serait pas pareil. Malgré le fait que ce soit du cinéma hyper populaire flirtant avec le B et Z le plus cheap, quand même, par moment, surgit sans coup férir une scène ou un plan qui flirte avec la grâce dadaïste la plus pure. De ce maëlstrom d'influence diverses sort parfois des plans ou des séquences entières frôlant le génie, d'une beauté plastique tellement époustouflante qu'on se demande si cela est volontaire. Comme dans un Jean Rollin mais avec moins de nichons et plus de pectoraux.

Donde està el professor Gerard ? 

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