Cours de rattrapage à tous les débiles qualifiant les journalistes de "journalopes gauchiasses"

Cours de rattrapage à tous les débiles qualifiant les journalistes de

« Certains écrivent pour être compris, moi j’écris pour tenir les autres à distance. »

 

Aurait à peu près écrit Friedrich selon une émission de radio que j’écoutais dans les demi-bouchons d’Île-de-France, la semaine dernière. Je trouvais la formule mignonne et je voulais vous la placer. Mais aussi, cette petite phrase m’a légèrement titillé le bulbe : Et moi, pourquoi j’écris ? C’est con, hein.


La grande névrose française
 

Alors voilà, j’écris pour gagner ma vie et parce que je ne sais pas faire grand-chose d’autre. C’est ainsi qu’on finit par travailler pour le papier glacé. Bien sûr, j’écris aussi pour divertir nos lecteurs et les informer, dans l’ordre qu’ils préfèrent. C’est du moins le sens dans lequel on fait nos magazines, mais entre nous et les lecteurs, il arrive tout un tas de choses. Un grand bruit blanc qu’on pourrait appeler l’espace public  et l’espace public, c’est le bordel. Heureusement d’ailleurs, parce qu’en France, on adore que ce soit le bordel. Alors oui, de temps en temps, on aime bien choisir un mec qui se donne des airs de vouloir remettre tout le monde bien droit dans ses mocassins (Sarkozy, Macron, Bolloré, Balkany, Valls, Mélenchon, Marine Le Pen ? Un jour peut-être), mais au fond, on sait, on devine bien que quand l’élu(e) rendra son arme et son badge, ce sera encore plus le bordel. Oh oui. Et on compte dessus même. C’est une névrose quoi. Mais après tout, ce n’est pas si mal, les névroses, c’est un moteur comme un autre.
 

Les merdias
 

Je crois que c’est un peu la même névrose qui nous pousse à détester nos médias. On sait qu’on en a besoin (sisi au fond) et on imagine qu’ils existeront toujours puisqu’on a grandi avec. On les prend, à tort, pour acquis et forcément inféodés à un grand pouvoir plus ou moins imaginaire, un new world order d’opérette. Et on met tous les médias dans le même sac : journaux quotidiens, télés, agences de presse, groupes à magazines… Tout ça, c’est les médias. Et les médias, c’est tous des journalopes juifs, pro-lobby gay féministes bellevillois de gauche, etc. C’est bien connu. Bon… Disons que c’est une grille de lecture qui a le mérite d’exister et qui démontre, à n’en point douter, la grande santé de notre démocratie et de notre sens critique si délicieusement gaulois. Enfin, probablement. Non ?

Et si cette détestation profonde des Français pour leurs journalopes est patente sur les réseaux sociaux, dans les manifs et dans les discussions de salon, croyez-moi, elle se poursuit dans le modèle économique de la presse. Chers compatriotes, vous n’achetez plus beaucoup de journaux, ni de magazines, vous ne consommez plus beaucoup de télévision, ni de journalopes.fr et ça, les grands patrons de presse l’ont bien BIEN saisi.


L’offre et la demande
 

Les grands patrons des médias (dont on cite un peu plus souvent les noms qu’avant, mais pas tant que ça) sont donc en train de vous concocter une façon nouvelle de consommer de l’information (coucou la Bolloré dynastie !) Je dis nouvelle, mais le mot juste serait plutôt augmentée… Non pas parce que ce sera plus joli sur vos tablettes avec plein de vidéos et tout. Ça on le fait déjà. Non. Augmentée parce qu’ils vont pousser la logique de l’offre et de la demande encore plus loin. Dans l’absolu, cette façon de faire est louable et prime bien sûr dans tous les domaines de la consommation : tu aimes mon produit pour X raison, tu l’achètes et si tu ne l’aimes pas, bah hé, tu l’achètes pas. Tranquille, sans rancune, à la semaine prochaine… Mais lorsqu’on va demander aux journalistes (en gros, surtout des gens qui peuvent faire des factures, parce que c’est plus pratique pour les virer) de faire du rendement, de la performance, du pas trop difficile à lire et pas trop emmerdant pour les copains du club de golf, eh bien, chers compatriotes, vous n’aurez tout simplement plus une info digne de ce nom dans ces grands médias immortels dont vous conchiez les noms à l’heure actuelle. Car il ne vous aura pas échappé que malgré les immenses avantages dont jouiraient les journalistes en France (LOL), cette profession est gravement sinistrée… Et quand tous les copains sont au chômage, tu t’accroches bien fort à ton CDI. Donc tu ne fais pas des articles qui déplaisent aux copains du club de golf de ton boss. Vous comprenez bien entendu la logique (coucou la Bolloré dynastie !).
 

Paradoxe
 

Dans le métier, quand on est né avant 1990, on appelle cela caviarder un article. C’est moche hein ? Et c’est même pour ça qu’on se fait traiter de journalope par les lecteurs. Ben oui, mais c’est comme ça que le vent tourne actuellement. Et pourtant :
 

« Bien fait pour leurs gueules, sales journalopes de merde ! » 


Voilà le sentiment général qu’on peut lire assez souvent en bas des articles sur le Web. Oh le beau paradoxe. Ce petit malentendu est issu, selon moi, d’une légère entorse faite à la réalité de l’offre et de la demande : l’information n’est pas tout à fait un bien de consommation comme les autres, d’où ces fameuses aides à la presse dont se repaissent le FN et les Balkany de tous poils. Comme le livre, la presse est un bien culturel, artistique, intellectuel fragile, qui doit déranger, inspirer, amuser, plaire, déplaire… Tout ça quoi. Certes, ce truc est difficile à maintenir en vie et le métier est justement sous perfusion en ce moment même. Mais quoi, merde ! Ça vaut le coup. Je ne sais pas moi… Pour voter par exemple, pour apprendre de nouveaux trucs, lire une interview ou un portrait qui défoncent… Pour savoir que dans la putain de doudoune Canada Goose y a des perturbateurs endocriniens, pour voir les nichons de la fille de Galouzeau ! Merde !


La véritey
 

« Tout le monde est un peu journaliste aujourd’hui » qu’on vous dira.


Ben non, désolé. Tout le monde ne sait pas angler ni écrire correctement, ni cadrer, monter et détourer correctement. Ce sont des métiers qui ne s’improvisent pas du jour au lendemain et qui correspondent à des savoir-faire bien particuliers. En revanche, faire trimer des stagiaires, des CDD et des auto-entrepreneurs en leur imposant de faire tourner la grande machine à laver du business au lieu de servir de l’information correcte, ça ne prend aucune sorte de courage, zéro pourcent couille. Ces managers-là, on aimerait leur dire non, mais on ne peut pas, parce que c’est l’argent qui commande. Pas Sarkozy, pas le Reptilian new world order, pas Valls grade 33 certifié, mais la caillasse, bâtard. Et pour en ramener, il faut être vu/lu. C’est enfantin en fin de compte. Les journaux et les télévisions produisent un service qui se paye d’une manière ou d’une autre. Et puisqu’on en est aux poncifs, non les journalistes ne sont pas tous de gauche, non les journalistes ne sont pas tous des lopettes qui sucent le gouvernement et non, trop désolé, les journalistes ne sont pas objectifs, jamais, car l’objectivité est une u-to-pie. Les faits ? La vérité ? Oubliez tout de suite ces notions, ce sont des leurres. Ah oui, j’oubliais : non, un animateur n’est pas un journaliste, vous y penserez la prochaine fois que vous comparerez les artistes de la presse à ce triste sire de Cyril Hanouna.


No turfu ?
 

Souvenez-vous de l’histoire de cet Iranien qui nous a fait une hibernatus : après avoir passé six années en taule pour l’avoir un peu trop ouvert sur son blog, il est revenu pour surfer le Web 2.1… Et il n’a pas aimé. Du tout. De son constat amer face à ce qu’est devenu le World Wide Web, que restera-t-il ? Moi je me souviendrai, je crois, de cette hypothèse : on a basculé d’un Internet-livre à un Internet-télévision. Je le trouve un peu dramatique dans ses affirmations, mais d’un côté, il n’a pas tort, on ne consomme plus l’information comme dans les années 2000. On y repensera dans six ans quand les médias à la papa seront un lointain souvenir. En attendant, il paraît qu’un « printemps des médias » serait en train de naître d’après lexpansion.lexpress.fr. À la bonne heure, mais premièrement, rien que le nom du site d’où provient cette information, c’est tout un poème déclamé à une tombe de papier, et deuxièmement, les propos tenus par ces apôtres des nouveaux médias font fortement penser à ceux de Rue89 il y a quelques années…

Alors vu ce qu’il est advenu de Rue89 depuis, disons qu’on va rester attentifs sans nourrir trop d’espoirs. Comme des Français, quoi.

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