François Villon, le pas très sage poète de la rue

François Villon, le pas très sage poète de la rue

« Je suis François, dont il me poise,
Né de Paris emprès de Pontoise,
Et de la corde d'une toise
Saura mon col que mon cul poise. »


On va parler de poésie mais ne vous attendez par à me voir rimer, je ne suis pas Christophe Barbier qui moque les rappeurs de façon aussi appropriée qu'un manchot dans un concours de claquement de doigts. Je vais m'épargner l'inconfort d’écrire des vers et vous éviter le malaise de les lire.

Pour beaucoup, la poésie est un truc de snobinard, de prof de littérature, de mec qui porte des vestes en velour côtelé renforcées aux coudes. Ceux-là, je les invite à découvrir François Villon, un poète hyper crédible, une canaille, une fripouille, un coquin, un gibier de potence qui y fut d'ailleurs condamné, à la potence. Pour situer un peu le bougre, François Villon c'est Tuco Benedito Pacifico Juan Maria Ramirez dit Le Porc

Villon, né en 1431 François de Montcorbier ou François Des Loges, on ne sait pas trop, est abandonné par un daron dont on ne connaît rien du tout et une mère pauvre, sotte et bigote. La seule bonne idée de celle-ci sera de confier le fillot à celui qu'il considérera plus tard comme son « plus que père » et dont il prendra le nom : le chanoine Guillaume De Villon. Dès le départ, François ne dispose pas des meilleurs cartes dans son jeu. Quand on est comme lui, dès la naissance mal servi, on est plus le genre à fréquenter la cour des miracles que la cour de Charles VII le Bien Servi. Malgré tout, sa jeunesse se passe plus ou moins tranquillement. Il est reçu bachelier en 1449 puis passe haut la main sa maîtrise en art trois ans plus tard. Le tout à La Sorbonne qui est son ter-ter. Le petit François a pris l'ascenseur social, forcément moins fréquenté en ce temps-là, vitesse grand V pour devenir Maître à vingt-et-un ans. Cadeau bonus : quand on chope sa maîtrise en arts on devient clerc par la même occasion. Un truc qui va lui servir pour sortir de pas mal d'embrouilles dans lesquelles il sera plongé jusqu'à la glotte. Oui, en 1452, la carte « Pouce ! Je suis du clergé » offre bien des privilèges. Ce sont pratiquement les seules choses dont on est presque absolument certain concernant sa vie plus dissolue que celle de Gérard Floque. Car comme pour l'homme qui tua Liberty Valance, il se murmure que certains ont préféré imprimer la légende de Villon plutôt que la vérité de Montcorbier.

À partir de là, tout devient plus flou dans la vie de Villon, on sait juste qu'il écrit de la poésie, plutôt bien et qu'il aura des embrouilles avec la justice, plutôt nombreuses. Il faut dire qu'il aime fréquenter les coupes-gorges parisiens et qu'il n'est pas dernier à balancer un coup de poing dans les rixes d'ivrognes en sortie de troquets. C'est d'ailleurs ce Paris là qu'il va mettre en vers, le Paris canaille et fripouille, le Paris des petits frappes, des petites gens, des coupes-jarrets et des dérobeurs de bourses. Une caste dont il fera lui même partie. Il sera le premier vrai grand poète et conteur de Paris, ville à laquelle il voue un amour tout aussi grand qu'aux Parisiennes :
 

« Prince, aux dames parisiennes
De beau parler donner le prix ;
Quoi qu'on die d'Italïennes,
Il n'est bon bec que de Pais ».


François s’intéresse aux pestiférés, aux gueux, aux scélérats. Il compose d'ailleurs une ironique ballade de bonne doctrine à ceux de mauvaise vie, toute en second degré :
 

Traîtres parjurs, de foi vidés ;
Soies larron, ravis ou pilles,
Ou en va l'acquêt, que cuidez ?
Tous aux tavernes et aux filles.


Les rimes sont truculentes, paillardes et offrent un peu de lumière à ceux qui n'en n'avaient jamais. C'est en cela qu'il va détonner et s'imposer comme le premier grand rapporteur de la vie parisienne. Sa poésie nous apprend beaucoup sur la vie dans les bas quartiers de la capitale, hors des châteaux, des cours et des salons. Il est le premier grand témoin de la thug life médiévale. Comme tous les troubadours, conteurs et ménestrels de l'époque, il parle aussi parfois d'amour mais détourne les règles de la poésie courtoise pour l'adapter à son univers. Par exemple lorsqu'il nous conte, dans Ballade de la grosse Margot, la fois où il s'est littéralement fait violer dans un bordel sous le poids de la susmentionnée Margot :
 

« Puis paix se fait et me fait un gros pet,
Plus enflé qu'un veineux ecarbot.

Riant m'assied son poing sur mon sommet,
« Go ! Go ! » me dit, et me fier le jambot.

Tous deux ivres, dormons comme un sabot.

Et au réveil, quand le ventre lui bruit,
Monte sur moi que ne gâte son fruit.
Sous elle geins, plus qu'un mais me fait plat,
De paillarder tout elle me détruit,
Dans ce bordeau où tenons notre état. »

 


Sa poésie ressemble à sa vie, plus Jacouille la Fripouille que fier nobliau. Très tôt, il va avoir affaire avec la justice. En 1455, il est accusé de meurtre d'un prêtre (rep a sa Varg), Philippe Sermoise, qui l'aurait attaqué alors que ce bon François était tranquillement assis sur un banc en train de conter fleurette à une jeune et jolie demoiselle. V’là-t-y pas que le gros Philippe essaie de lui trancher la face d'un coup de coutelas. Ni une ni deux, Villon réplique et le surine mortellement d'un coup de schlass avant de lui balancer une caillasse sur le faciès. Sa victime se vidant de son sang comme un pourceau égorgé, François décampe fissa et de quitter la ville pour plusieurs mois sous un nom d'emprunt. Finalement tout se termine bien : grâce à ses relations dans le clergé, il est absous et peut donc regagner la capitale en toute impunité. À la Noël de l'année suivante, il trace vers Angers pour fuir la ville et se planquer après le casse du Collège de Navarre. Avec quelques complices ils dérobent cinq cent écus. C'est à partir de là que commence sa vie et légende de poète arsouille, errant de villes en villes, écrivant son quotidien sous forme de quatrains paillards.
 

« Mais pour joindre culs et quoëttes,
Et coudre jambons et andouillettes,
Tant que le lait en monte aux tettes
Et le sang en dévale aux couilles. »


C'est durant l'exil suivant le vol du Collège de Navarre qu'il écrit la première partie de son grand œuvre : Le Lais, aussi appelé Le Petit Testament. Si François Fillon a toujours refusé de rendre l'argent qu'il avait volé à autrui, son presque homonyme a distribué des espèces sonnantes et trébuchantes qu'il ne possédait pas dans ce long poème composé de quarante strophes de huit vers chacune. Une œuvre parodique pleine de jeux de mots, de double sens et de référence à sa vie et à ses compagnons de galères. Dedans, Villon s'imagine léguer des biens et possessions à des personnes croisées lors de son exil. Des gens qu'il appréciait et d'autres, moqués avec un humour féroce, qu'il détestait. S'il est commun et aisé d'être cynique et ironique aujourd'hui, l'emploi du second degré me semble beaucoup moins répandu aux alentours de 1460. Il y a fort à parier que les personnes concernées par le foutage de gueule de François ont vraiment cru que l'homme les flattait et leur léguait moult richesses. Le Lais étant en grande partie autobiographique, il est très compliqué de savoir exactement de qui il parle et à qui il s'adresse. On se perd dans énormément d'allusions, de non-dits et de sous-entendus qui devaient bien faire se bidonner ses comparses de rapine. Malgré les aspects nébuleux du texte, on y perçoit la folie, l'innovation et la facilité d'écriture de son auteur. C'est un écrit globalement joyeux et humoristique qui permet de retracer le parcours du fuyard au travers des villes, villages, bourgs et lieux-dits égrainés. Un road movie avant l'heure qui s'ouvre par ces vers :
 

« L'an quatre cent cinquante six,
Je, François Villon, écolier,
Considérant de sens rassis,
Le frein aux dents, franc au collier,
Qu'on doit ses œuvres conseillier. »


Comme tout bon punchliner, Villon ne crache pas sur un petit ego trip mais comme vous vous en doutez il est plus proche d'un Fuzati dans la narration de sa lose que de l'auto fellation d'un prétendu Duc des Hauts de Seine. Il se met en scène dans le goliardique et excessivement novateur Le débat du cœur et du corps de François Villon, où son cœur exprime toute sa tristesse de voir son corps ainsi croupir comme un cul de basse fosse dans les geôles de France. S'instaure un dialogue plein de lucidité sur sa propre condition de poète flibustier en cavale sans pour autant s'apitoyer sur son propre sort et jouer les poètes maudit. Villon reste dur mais juste avec lui-même, il ne cherche à blâmer personne. S'il est dans cette tourbe, s'il vit cette vie de bâton de chaise, c'est avant toute sa faute. La dure et froide vérité de la dure et violente vie de rue.
 

 

« Qu'est ce que j'oi ? Ce suis-je ? Qui ? Ton Cœur
Qui ne tient mais qu'a un petit filet :
Force n'ai pus, substance ne liqueur,
Quand je te vis retrait ainsi seulet,
Com pauvre chien tapi en reculet. »


On retrouve sa trace en 1461 à Meung-sur-Loir où, comme d'habitude, il croupit en cellule pour quelques menues truanderies. Cette fois, on lui enlève même son titre de clerc, histoire de bien lui faire comprendre qu'on n'est pas là pour niaiser, mais comme il n'y a de la veine que pour la canaille, il se fait libérer par le Roi Louis XI. François la Débrouille. Il termine l'année en écrivant Le Testament, son œuvre la plus conséquente dans laquelle il peut laisser libre cours à sa plume facétieuse tout au long des 1488 vers qui la compose. Il reprend un peu le même principe que sur Le Lais mais pousse le concept et l'introspection encore plus loin. L'humour et la paillardise sont toujours bien présents mais on y sent aussi un profond désespoir. La perte de l'innocence, l'impossibilité d'aimer véritablement et la mort occupent une place majeure dans ce testament romancé au fil duquel il lègue de fantasques possessions à ses amis alors qu'il est plus pauvre qu'un chien galeux. Un texte aussi drôle que triste qui résume parfaitement son auteur : un type qui fait de sa pauvre vie une légende. Un type qui n'avait rien mais qui rêvait d'être riche pour pouvoir tout donner.
 

« Un pauvre petit écolier Qui fut nommé François Villon.
Oncques de terre n'eut sillon.
Il donna tout, chacun le sait,
[…]
Il fut res, chef, barbe et sourcil,
Comme un navet qu'on ret ou pèle. »


Il y a du James Ensor dans la manière de manier l'absurde et d'injecter une bonne dose d'irréel dans un réel sombre et éprouvant. Parce que, drôle et joyeuse dans la forme, la poésie de Villon est noire, désenchantée et désespérée dans le fond. Chronologiquement son œuvre dépeint la chute d'un homme de la naissance à la mort et fait figure d'autobiographie romancée. Sa célèbre Ballade des pendus écrite en 1463 alors qu'incarcéré pour avoir une nouvelle fois schlasser un notable, sera sa dernière œuvre. Il est ensuite banni de Paris et ne donnera plus aucun signe de vie. Personne ne sait ce qu'il devient ni quand et où il meurt. S'il ne laisse aucune charogne, son legs à l'humanité est une œuvre frénétique picaresque et délirante où la fiction et la réalité se mêlent. Un corpus à la double lecture, qui même écrit en vieux français reste globalement compréhensible pour qui possède un quotient intellectuel au moins équivalent à celui d'un bulot. Puis pour bien comprendre le sens de chaque strophe, il existe pour quelques piécettes, des éditions traduites en français contemporain dont il serait fort bête de se passer.

Muse de son propre art, François Villon utilise son art comme exutoire. Il fait rire les autres autant qu'il exorcise ses propres démons, à la fois auguste et clown blanc, il est un personnage plus grand que sa vie, plus grand que la vie. Il nous rappelle qu'elle est une chose tellement cruelle, étrange et dénuée du moindre sens qu'il ne faut absolument pas la prendre au sérieux.
 

« Quand mort sera, vous lui ferez chaudeaux !
Où gît, il n'entre éclair ne tourbillon.
De murs épais on lui a fait bandeaux.
Le laisserez là, le pauvre Villon? »

 

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