François Ier vs Charles Quint : bagarre pour peau de zob

François Ier vs Charles Quint : bagarre pour peau de zob

François Ier (1494-1547), même s’il massacrait gaiement les Vaudois en fin de carrière, reste un personnage éminemment sympathique de l’histoire française. Il est régulièrement décrit comme un mec cool, un beau gosse, à la fois guerrier et éclairé, qui a lancé la renaissance en France, unificateur de la langue, lanceur de grands projets architecturaux, patron des arts… La définition même du Bon Roi.

Mais en fait, il a passé la quasi entièreté de son règne à essayer de bolosser son grand rival, Charles Quint (1500-1558), pour savoir lequel des deux pesait le plus dans le game européen, et donc, mondial (je rappelle qu’entre 1400 et 1940 le reste du monde n’a aucun intérêt). Les deux contestants vont se battre sur les champs de bataille, bien sûr, mais aussi sur la scène politique et à grands coups de campagnes de com’.

Présentation des artistes avant l’entrée en scène : à ma droite, François de Valois, né en 1494 à Cognac – crédibilité maximum pour diriger la France. Il est le petit cousin au 4ème degré du roi Louis XII, et n’est donc pas destiné à régner, mais comme le roi en question est infoutu d’avoir un fils, il finit par l’inviter à la cour et le considère dès 1512 comme son héritier. Le vioque finit par clamser et François accède au trône le 1er janvier 1515. Direct, il reprend les guerres d’Italie, qui sont à la mode chez les Français depuis 20 ans. Il revendique le Milanais, sur lequel il possède des droits par son arrière grand-mère (si toi aussi tu as joué à Crusader Kings II tu sais que ça suffit pour déclencher une guerre). Il assemble son armée, démonte les Suisses, pourtant les big boss de l’époque, à Marignan, et s’empare sans trop de difficulté de la Lombardie entière. François Ier, qui a pris part à la bataille, chose rarissime à l’époque, bâtira consciencieusement toute une mythologie autour de cette bataille, par exemple son soi-disant adoubement par Bayard qui est du bullshit total. Mais ça fonctionne et ça fait mouiller du monde dans les cours d’Europe, en plus de lui donner cette réputation de dernier « roi-chevalier ».

 

 

À ma gauche, Charles de Hasbourg, né en 1500 à Gand et héritier involontaire de quatre dynasties : Duc de Bourgogne en 1506, Roi des Espagnes (Castille et Aragon) en 1516, et Roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem en 1516 également. Il passe une enfance tranquille en Bourgogne (à l’époque, la Bourgogne est en fait la Flandres et les Pays-Bas, la France a grappillé le reste) où il est groomé pour devenir le souverain de l’immense territoire qui va être le sien, puisque comptant les possessions espagnoles en Amérique et ailleurs.

La rivalité entre les deux hommes va réellement commencer lors de l’élection de l’Empereur du Saint Empire Romain Germanique en 1519. Certains électeurs démarchent François Ier pour qu’il participe mais Charles l’emporte tout simplement en distribuant plus de pognon, notamment grâce à l’appui de l’homme le plus riche de son temps, le banquier Jacob Fugger (un type intéressant, allez lire sa bio). François est dégoûté et il va le faire savoir. Comme tout affrontement entre deux grandes puissances, le combat va majoritairement se jouer indirectement, par conflits satellites, qui, je suis désolé de vous l’apprendre, ne sont pas l’exclusivité de la guerre froide

Le premier éclate dès 1521 lorsque la maison d’Albret (des types du sud) tente de reprendre la Navarre, avec l’appui de la couronne de France. Ils arrivent à occuper Pampelune mais se font vite déloger comme des malpropres. Au final, la Navarre est partagée. C’est beau la diplomatie. Pendant ce temps, Charles ne reste pas inactif. Son but à lui, c’est de recréer le beau duché de Bourgogne tel qu’il était du temps de Charles le Téméraire, avant qu’il ne se fasse dépouiller par Louis XI. La première chose qu’il fait, comme tout bon ennemi de la France, c’est d’aller voir les Anglais, avec qui il signe un traité secret pendant que ces perfides insulaires font semblant de bien s’entendre avec François Ier. Pute un jour, pute toujours. Il organise également une campagne en Bourgogne, mais Bayard, enfermé dans Mézières (aujourd’hui Charleville-Mézières) refuse de capituler et est finalement sauvé par des renforts. En Italie, par contre, les Français, alliés aux Vénitiens, se font étriller et la France perd de nouveau la Lombardie.

En 1524, François tente de mener une contre-offensive dont le sort se joue à Pavie en 1525. Et ce n’est pas beau à voir : les Français se font massacrer, et pire, le roi est fait prisonnier. Grosse lose. Afin d’être libéré, François accepte de signer la traité de Madrid, qui stipule qu’il doit refiler la Bourgogne au Hasbourg, renoncer à toute revendication sur l’Italie, et quelques autres trucs, comme donner ses deux fils en otage. Qu’à cela ne tienne, à peine libéré, il fait savoir qu’il n’a aucune intention de respecter le papier. Il remet le couvert dès 1526 en attaquant les possessions impériales en Italie avec le soutien du pape et des principales principautés italiennes. La campagne est indécise et les mères des deux belligérants (en fait, pour Charles, sa tante, sa mère étant morte), sans doute lassées de voir les gamins se chamailler pour un morceau d’Italie, finissent par conclure le traité dit de « la paix des Dames » en 1529. En gros, Charles renonce à la Bourgogne, François à l’Italie, et il récupère ses fils (moyennant rançon, quand même). Mais il en a gros, alors il va chercher qui pourrait bien l’aider à faire de la vie de l’Empereur un enfer. Il finit par trouver un allié inattendu en la personne de Soliman le Magnifique, sultan ottoman. Bien sûr, aucun accord concret n’est signé : imaginez un peu, un Roi Très Chrétien avec un musulman, ça ferait jaser. Mais les deux s’entendent tout de même pour pourrir les intérêts du Saint Empire Germanique dès que possible, notamment en Méditerranée.

 

 

En 1535, lorsque le duc de Milan meurt, François remet le couvert et envahit la Lombardie. Charles Quint répond en occupant la Provence. Comme d’habitude, le conflit se termine en 1538 lors d’une entrevue où les têtes couronnées se prennent dans les bras, sourient, racontent des blagues puis trouvent un compromis (encore un truc qui n’a pas changé, sauf qu’il n’y a plus le pape). Charles s’engage à accepter qu’un des fils de François soit nommé Duc de Milan, mais finalement non, du coup, un autre conflit éclate en 1542 et se termine en 1544 sans avoir vraiment fait avancer le schmilblick.

Puis François Ier meurt en 1547, laissant à son fils et héritier, Henri II, le rôle d’empêcheur de tourner en rond. Tout cela fatigue profondément Charles Quint, qui finit par tout envoyer bazarder en abdiquant en 1556. Il se retire près d’un monastère pour y finir paisiblement sa vie, à la manière d’un César dans les douze travaux d’Astérix

Au final, plus de vingt ans de rivalité et de guerre plus ou moins ouverte pour pas grand-chose, les territoires de l’un comme de l’autre n’ayant pas vraiment bougé entre 1519 et 1544… Mais si aucun des deux ne réussit à se démarquer, le conflit est significatif car il est très centré sur les personnes des souverains, qui rivalisent de campagnes de com (à l’époque on disait encore de propagande), d’accords secrets, de diplomatie retorse… On se croirait à un sommet du G8.

À moins que tout cela n’ait été qu’une histoire de mensurations.

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