Le business méprisant des pages "food" de Minutebuzz, Buzzfeed et Chefclub

Le business méprisant des pages
AUTEUR

Edgar Morray

PUBLIÉ

Le

Une portion, non négligeable, des réseaux sociaux opère le tour de force de se diabétiser par ses pratiques alimentaires et “culturelles” turpides.
 

Les gastronomes vont maigrir : “Bone App the Teeth”


Ce ramat sociétal, non content de se rendre malade, opère le tour de force de sa propre mise en abîme, en s’empiffrant, l’œil vide, devant des émissions de bouffe. Chez certain, la volonté de partager ou reproduire ces machins macquaquesques, s’incarne par des soirées “top chef”, ou l’organisation de simili “un diner presque parfait” entre potes. What a time to be alive.

On pourrait causer de ce qui ne tourne pas rond dans ces émissions, le dévoiement de ce qu’est la cuisine, de ces valeurs, folklorisées par l’entremise de grosses ficelles comme la confrontation et la mise en compétition. Ou encore l’image de ces protagonistes, relégués à la posture de candidats, participants, figurants, arbitrairement soumis au vote, ou au jugement de figures d’autorité, qui vont goûter, admonester ou complimenter.

Il y aurait également beaucoup à avancer sur le spectateur carencé en respect de lui-même qui, tout frétillant, attend le commentaire, la petite phrase sur un plat qu’il n’aura goûté que des yeux, comme un ersatz de labrador qui observe un repas de famille.

Ce n’est pourtant pas tant la désolante proposition culturelle, ou l’absent à la distribution de cerveau qui regarde ces télé-réalités qui énerve, mais la structure même de production de ces télé-réalités. Les chaînes doivent faire des francs. Elles sont tiraillées par la nécessité de produire un contenu qui coûte le moins cher possible, susceptible d’attirer une audience, et dégager du biff lors des espaces pub. Le matching se fait sur la cohérence entre la typologie de l’audience, assez concon pour se satisfaire culturellement d’une soirée Master Chef, et des annonceurs qui se disent que si cette audience l’est (aussi concon), on peut bien les exposer à une publicité Saupiquet.

Beaucoup de gens se gaussent de la stupidité des pubs à une heure de grande écoute. Ils devraient plutôt jauger la dose de mépris que véhiculent ces publicités, car si la pub Bio de Danone est si mongoloïde, c’est qu’elle a été conceptualisée et concoctée par des professionnels calibrant une pub de crétin pour cibler des crétins.
 

L’estomac, deuxième cerveau : prêt pour la double P neuronale ?


Des études ont souligné l’importance du “cerveau entérique” dans la régulation de nos émotions ou de nos comportements. Ayant mené mes propres recherches, je confirme : t’as juste à regarder la langue d’un labrador quand tu manges ton steak pour entériner un processus. Des chercheurs de Max Planck ont d’ailleurs démontré que la vue d’un mets que l’on juge appétissant dope l’appétit. Une fois que l’on a capté ça, généralement vers la fin du collège, il suffit de faire n’importe qu’elle école de commerce de seconde zone. Après quelques exercices de segmentation, d’apprentissage de “concepts” comme celui de la valeur perçue, de modèle niveau angry bird comme les Jacques attalesque SWOT & PESTEL facturés plusieurs milliers d’euros, un poste de - stagiaire - social media manager ou de CM chez Tasty Miam s’offre à toi.

Parce que les jobs sont là. Si tous les médias se mettent à ouvrir une succursale alimentaire (la catégorie food pour L’Express ou le Figaro, munchies pour Vice, Démotivateur Food, Superbon pour MinuteBuzz ou encore clubsandwich chez Konbini ), est-ce parce que la bouffe est un sujet si intéressant que la nécessité en devient impérieuse, ou bien parce que la thématique est si porteuse que l’on peut facilement en monétiser l’audience ? L’un n’empêche pas l’autre, après tout.

Les nouvelles pages Facebook comme Chefclub ou Tasty Miam suivent la ligne de crête du porno, en ubérisant les 1h30 de blabla en une vidéo ramassée de 45 secondes, pour arriver directement au moneyshot : une lourde facial à une audience lascive et salivante.

Et puis plus besoin d'une coupure pub, le produit est déjà dans le contenu.
 

La segmentation au gros sel


 


La bouffe est universelle, chaque catégorie marketing est une cible pour les marques et leurs supplétifs médiatiques : le chômeur qui chine le coupon pour son coffret de 32 steaks surgelés, le paon des salles de sports qui prépare la saison des allers-retours sur les plages d’Ibiza, le cadre supérieur Paris intramuros qui doit rassurer sa poule au troisième date.
 

Nous sommes des corps et ces corps ont des besoins.


Qu’ils soient boursouflés par la viande Lidl chibrée, galbés à dérégler la boussole d’un genderfluid, ou dad bodé dans un costume De Fursac, nos corps sont autant de symptômes de l’émiettement sociétal. Société atomisée en autant de corps individuels, corsetés dans autant de ciblages, qu’on n'oublie pas de greffer à la pompe à graisse, la pompe à prot’ ou à celle au quinoa. La différence est uniquement la couleur du tuyau qui mène à notre gavage.

Nous nous sentons tous uniques, mais finalement, devant la mort la pub, nous sommes si semblables. Pendant que ces boîtes “donnent du bonheur” aux gens, je retourne concocter ma spécialité.

 

 
 

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