Vivre à l'étranger fait-il de moi un étranger ?

Vivre à l'étranger fait-il de moi un étranger ?
AUTEUR

Chalou

PUBLIÉ

Le

Voilà maintenant plus de dix ans que j'ai quitté la contrée d'Asterix, du brie et du Tours FC pour m'installer chez l'Oncle Sam. Douze ans marqués de bonheur, de doute, de réussite, de quelques échecs aussi, mais aussi marqués par cette lancinante question qui revient sans cesse : qui suis-je ? Je ne veux pas tomber ici dans de la philosophie de bas étage. Cependant, pour paraphraser Rimbaud, "je est un autre" par rapport à beaucoup de choses. Il n'y a pas un jour où je ne pense pas à la France. Quand je suis en France pendant un petit bout de temps, je n'ai qu'une envie, c'est de rentrer aux USA. Suis-je schizophrène ? Suis-je un autre exemple d'une génération jamais contente de son sort ? Cette question je me la suis souvent posée, et j'en ai souvent discuté avec d'autres amis français immigrés. Car non, je ne suis pas un expatrié; je n'ai pas été détaché par une entreprise pour aller à l'étranger. Je suis un vrai immigré, qui ne trouvait pas de boulot en France et qui s'est barré au loin pour faire un doctorat payé.

Donc, je crache dans la soupe ? Vivre loin de son pays, de tout ce qui vous a sociologiquement et culturellement construit, c'est assez difficile à vivre par moments. Généralement, c'est une sorte de consensus, ce qui manque le plus quand on habite à l'étranger c’est, bien sûr amis et famille, mais avant toute chose je dirais, ces petits riens inexplicables qui font partie de cet habitus constructiviste (merci Bourdieu) liant un peuple avec sa culture et son monde. Dans mon cas, la Bernache, la Nuit des Studios, les balades sur les bords de Loire, l'odeur de rillons s'échappant des laboratoires de charcuterie des Halles de Tours tôt le matin et tellement d'autres.

Cette fabrication sociale et culturelle de mon être a fait de moi un individu appartenant à une idée de communauté émotionnelle, qui se construit au travers de ce qui a été vécu et accepté comme une partie importante du tissu culturel français. Le pire, dans le fait de vivre à l'étranger, c'est de se rendre compte que l'on perd peu à peu la trace de nouveaux codes qui permettent une évolution du fait culturel et émotionnel français, parce qu'on ne le vit pas directement. Je me sens toujours français, j'en suis fier, mais j'ai également un fort sentiment d'appartenance envers la culture américaine. Il y a des côtés de la culture américaine qui me manquent quand je suis en France. Les plus importants pour moi sont, je pense, cette décontraction dans la vie de tous les jours. On rencontre quelqu’un, on l’appelle par son prénom. On appelle son boss par son prénom. C’est bien moins formel. Une autre chose : le jugement des autres est beaucoup moins fort. Je joue aux jeux vidéos, je collectionne les comics, les jouets et le merchandising de la Guerre des étoiles. En France, cela a fait lever les yeux de plus d’un. Ici ? Les gens s’en foutent, et cela ne change pas la vision qu’ils ont de moi. La société américaine est basée à fond sur l’accomplissement de ce que l’on se doit de faire. Je suis prof de fac, je fais absolument ce que je veux, à partir du moment où je remplis à la lettre les prérequis du poste.

Un des plus grands changements qui s’est opéré en moi depuis que je suis parti de France, c’est une hypersensibilité à toute chose française. Je me mets littéralement à chialer dès que j’entends Lettre à France de Polnareff. Edmond Haraucourt, homme de lettres français du XIXe (assez médiocre, mais c’est sommes toutes assez personnel) est passé à la postérité, que dire, l’inconscient collectif, avec un seul poème, trop utilisé et trop cité :
 

« Partir, c'est mourir un peu / C'est mourir à ce qu'on aime / On laisse un peu de soi-même/ En toute heure et dans tout lieu. »


Vivre à l’étranger, pour moi, c’est un peu cela, avoir laissé loin de moi une part de ma vie qui, de ce fait, est un peu morte, flétrie, ou plutôt figée dans le temps, dans un temps que l’on ne veut ou peut s’imaginer différent. J’ai avec la France la même relation que j’ai avec les années 80, une période -temporelle ou locative - dans laquelle les choses sont figées dans un état idéal. Stendhal, qui était loin d’être un con, est un fabuleux auteur. Cependant, il m’a toujours semblé être largement oublié dans son apport à la réflexion intellectuelle que l’homme a par rapport à la production culturelle et sensorielle de son temps. Dans De l’Amour (1822), une fabuleuse recherche et interprétation sur ce qui fait que l’on aime, il explique :
 

« Aux mines de sel de Salzbourg, on jette dans les profondeurs abandonnées de la mine un rameau d'arbre effeuillé par l'hiver ; deux ou trois mois après, on le retire couvert de cristallisations brillantes (…) Ce que j'appelle cristallisation, c'est l'opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections.»


La France, c’est pareil. On en fait une image magnifiée, que l’on retrouve quand on revient après longtemps. Mais alors, pourquoi repartir ? Pour, justement, que la réalité de ce qu’elle est ne gâche pas cette image cristallisée et parfaite.

Vivre dans deux cultures oblige à s’approprier deux visions du monde, qui certaines fois s’opposent et se rejettent, car les codes qui les composent sont différents. Mon fils est franco-américain, nous parlons français et anglais à la maison. Aura-t-il des codes le reliant à la France ? Il adore Inspecteur Gadget, Ulysse 31, le fromage, et se promener dans le Vieux-Tours. Est-ce que cela lui suffira pour s'inscrire dans un état culturel français ? Ou sera-t-il perçu à jamais comme une pièce rapportée ? Dans un monde où les distances se gomment, les cultures se mélangent aussi, mais n’ont cependant jamais semblé aussi fortement réticentes à accepter ce qui est autre. Nous vivons à une époque où beaucoup ont été à l’étranger, où beaucoup ont fait des échanges universitaires, mais où les extrémismes et nationalismes sont à leur paroxysme. Mais ça va changer. Right ?

 

Image by Matt Munro

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