De la pénibilité de l'accès à la culture quand on préfère rester sur son canapé

De la pénibilité de l'accès à la culture quand on préfère rester sur son canapé
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über alles

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Quand certains reprennent les propos de notre flamboyant Frédo-les-petits-jaunes-mioum-mioum-Mitterrand, que « la culture, en période de crise, c’est ce qui rassemble », je suis prise d’un doute. D’abord, what the fuck culture ? Où ça ? Et qui qu’c’est que ça doit rassembler exactement ? Présentement, je suis rassemblée moi-même avec mon siège dans mon bureau et je bricole des statistiques. Souvent, je suis très rassemblée avec un tas de braves gens (aussi appelés ivrognes) dans des endroits fermés et cosy (communément appelés rades dégueulasses) et ça finit mal. Rassemblement, check. Leffe, check. Echange de point de vue animé, check. Culture… ?

Pourtant, sociologiquement parlant, je devrais en être, consommatrice de culture. Bac + 5 de lettres, option arts plastiques et danse, famille d’artistes aquarellistes (exposant massivement dans les salons familiaux) et autres chanteurs de gospel suicidés, revenu de cadre pré-trentenaire travaillant dans la promotion des langues étrangères, vivant en centre urbain, j’ai tout pour être génétiquement, culturellement, socialement plongée dans mon agenda culturel. Mais si je fais un honnête décompte de ma participation annuelle à l’une ou l’autre de ces activités censées m’illuminer le neurone et m’élever spirituellement dans la joie du Beau, je dois admettre que j’ai fait peut-être quatre sorties, toutes plus ou moins contraintes. Dont trois avec le travail (une au ballet avec mon boss, la seconde au flamenco à Madrid avec mon boss, la troisième sur les parures des reines des Hellènes à Oxford avec mon boss. Oui, mon boss est gay).

Je suis confuse. On pourrait immédiatement mettre un terme à cette vomissure d'article en déclarant que je suis simplement une grosse feignasse (c’est exactement ça), mais ce serait mal me connaître. Parce que quand je me fais chier, j’aime à ne rien foutre et parfois (deux fois l’an) à écrire pour Fier Panda un truc n’ayant rien à voir avec rien, rapport à mon manque d’intérêt sus-cité pour la musique, les concerts et les films (un peu moins les films, sachant que je peux les critiquer à moindre frais en posant mon cul dans le canapé et boire en même temps).
 

Culture donc.
 

Exception faite de la littérature, j’en fais donc un usage fort modéré, à dose homéopathique. J’ai, c’est vrai, une faible tolérance pour les concerts et bien que j’écoute autant de musique que mon voisin, l’exercice du concert est souvent pénible et décevant. Et je hais le théâtre, pour m’être farci deux cent dix-huit pièces diverses et variées et autant de festivals d’Avignon avec mes camarades de fac, tous étudiants en arts du spectacle - spectacles toujours exécrables, exception faite d’une représentation à Grenoble des Trois sœurs de Tchékhov. Trop de keffiehs, trop de « oui mais Brecht gnagna », trop de public qui sent le spectateur averti (et donc le fils de pute). Je n’en parlerai donc pas étant donné que je n’y vais plus jamais et que ma dernière tentative s’est soldée par une confrontation musclée avec les aveugles du rang de devant, dont j’aurais bien voulu qu’ils fermassent leurs gueules pour que je puisse comprendre pourquoi sur scène un mec en fauteuil roulant recouvert de draps en lamé faisait semblant de jouer au meuble. C’était long et incompréhensible, j’ai souffert, j’ai congratulé mon ami acteur (pas l’handicapé, l’autre, je n’ai pas d’amis impotents) et je suis repartie avec ma pote Sophie, ben, boire tiens.

Mais il ne s’agit pas nécessairement d’un manque viscéral et global d’intérêt. J’ai une réelle curiosité pour la danse que je connais un peu et la photo qui m’interroge beaucoup par exemple parce que je n’y comprends que dalle. Et le cinéma, bien sûr : grâce au dieu carte UGC je peux aller en voir plein dont 85% de merdes infâmes et assumées et environ 15% de films qui font débat (autrement appelés d’auteur, d’art et essai, ou tout autre label Télérama). Qu’est-ce qui fait donc que j’ai tant de mal à bouger mon cul quand il s’agit d’aller voir quelque chose d’intéressant ?
 


Périodiquement dans notre vie, nous rencontrons des personnes ou traversons des phases qui nous rappellent un peu honteusement notre manque d’investissement dans tel ou tel domaine. En fac, mon manque de dynamisme a été mis à rude épreuve par l’enthousiasme débordant de mes potes pour qui l’affranchissement du joug parental lié à l’ouverture à des villes plus vibrantes que Chambéry a conduit directement à un rythme effréné un jour-une activité. Lundi concert post-rock-stoner-acoustique, mardi ouverture de saison culturelle au théâtre de l’université, mercredi concert de black-glam-batcave, jeudi Mathilde Monnier et sa troupe de non-danseurs, vendredi conférence sur l’irrigation des cultures au Mali, samedi teuf/drogue/on verra bien, dimanche rétrospective Araki/Lynch/Park Chan-Wook. Poussée par l’effet de groupe qui sur moi marche d’enfer, j’ai donc vu en trois ans plus de concerts, pièces de théâtre et expos que je n’en aurais vu de moi-même en deux vies. Quant à dire que ça m’a laissé un souvenir impérissable, ce serait mentir. La seule chose dont je me souvienne, c’est que j’étais avec des potes et que c’était bien. Mes meilleurs souvenirs étant ceux qui nous permettaient de participer réellement à l’action. Festivals ou happening (pour peu qu’ils aient eu un côté anar-fendard). Le reste du temps, j’aurais aimé être un mec et posséder une télé et une console pour qu’on me foute la paix. J’ai jamais autant voulu me mettre à World of Warcraft, pour obtenir moi aussi ma dispense de sorties culturelles.

Cette période bénie que représente la vie étudiante et sa glanderie intensive à moindre frais a pris fin avec le début de la vie active qui m’a permis de nouveau de m’inactiver et j’étais bien heureuse. Enfin j’avais mon joker : peux pas venir, je travaille en 3/8, je suis déphasée. Non seulement on me foutait la paix, mais en plus on venait jusque dans mon salon pour me voir. Grandiose. Puis j’ai rencontré des gens qui me ressemblaient plus, à savoir : minimal syndical de participation à des activités dites culturelles, un amour immodéré pour le canapé, pour la psycho de comptoir, avec un avis tranché sur tout, des bières dans le frigo et une carte UGC. Ma plus belle émotion artistique de l’année a été un fascicule de montages photo présentant des anus retournés en hommage au drapeau japonais, présenté avec brio par un jeune artiste montant :
 

« Et là, tu vois, c’est un cul fisté ».


J’ai ainsi passé plein de week-ends à Toulouse dans le canapé chez Jeanne, à Paris (dans le canapé) chez Jean, à Solliès (dans le canapé UMP) chez papa Jeanne, à Londres et Bruxelles (dans le pub en face du musée). Jusqu’à ce que je rencontre ma pote Sophie. Sophie est drôle et jolie et boit et s’en fout, ce qui est assez rare pour que je décrète immédiatement que c’est une bonne pote. Ma pote. En plus, c’est une fille, sachant que 98% d’entre elles méritent la mort par biffle, je suis contente à chaque fois qu’elle m’appelle. Ce qui mérite que je fasse des efforts. Si ce n’est que Sophie aime moins le canapé que moi. Elle le considère, telle une personne normalement constituée, comme un endroit de transit qui repose ton cul pendant l’apéro mais que tu es supposé quitter plus ou moins rapidement pour aller voir ce qu’il se passe d’intéressant dehors. Et souvent, il s’en passe des trucs et même beaucoup. Je sens que ma vie est en passe de changer de rythme.

Mais j’ai toujours autant de mal à me motiver, quand bien même je serais bien accompagnée. Les concerts sont de plus en plus chiants me semble-t-il à mesure que les années passent (parce qu’en plus je suis réac comme radasse). Une rangée de groupies (hommes / femmes selon le genre et la trogne du frontman) scandant les chansons devant, ensuite trois quatre rangées de gens affichant la bonne humeur mais qui virent au vert quand on touche leur gobelet de Pils et derrière le reste des troupes, bras croisés, l’air de fins connaisseurs, les bouchons dans les oreilles. Convivial vous avez dit ? Et ça, qu’il s’agisse d’Alec Empire, de Kylesa ou de Sublime Cadaveric Decomposition. En deux ans, je n’ai pas trouvé moyen de faire quinze minutes de tramway pour aller au musée. Quant au public, il est toujours celui que l’on s’attend à voir selon l’évènement. Pas de surprise. Je vais donc m’y remettre, par la force des choses plus que par mauvaise conscience. En effectuant en amont un tri, qui classera les évènements en termes de proximité de buvette et du nombre de potes présents. Et il y a fort à parier que je tirerai une tronche compassée.

Tout cela pour poser la question suivante : où se rendre, comment faire, lorsqu’on est comme moi plus amoureuse de l’intérieur que de l’extérieur, amatrice de plein de choses mais experte en rien, amoureuse des gens dans leurs détails et des conversations mais très vite ennuyée par les connaissances et les rencontres fortuites, qu’on est toujours plus ou moins déçue à la sortie d’une expo ou d’un musée en se disant « tout ça pour ça ? » et qu’on ne sait jamais quoi dire d’une œuvre quel que soit son support, pas parce qu’on n'a pas d’avis, mais parce qu’on pense que l’expliquer et la commenter c’est l’appauvrir, la diminuer ? Puis que c’est fatiguant et que ça revient souvent à référencer le bousin, ce que je ne sais pas faire par manque conjugué de connaissances et de mémoire. Comment faire pour briller en société, garder un semblant d’entourage et ne pas connaître par cœur le catalogue Netflix ?
 

Si vous avez une réponse, je vous écoute.
 

Je ne peux pas m’empêcher de trouver que bien trop souvent encore, la culture est élitiste, chiante et difficile d’accès. Que les concerts manquent d’ambiance. Que les festivals aussi ont perdu de leur superbe. Deux options : je suis une vieille conne née vieille et ennuyée, ou la Culture avec un grand C peine encore à se rendre attractive à tout un pan de la société. Reste Internet, qui permet d’allier culture et étalage de science sans limite ni contrôle, mais même ça, il faut croire que ça représente un trop grand effort pour mes neurones.

J’ai beau trouver très noble et admirable la démarche de tous mes potes qui travaillent dur dans des assos/théâtres/services culturels, je finis souvent par m’emmerder à leurs premières. J’ai beau être curieuse de découvrir des cultures ancestrales, j’ai quitté le British Museum en moins de douze minutes (pourtant c’était gratuit et tout ce qui est gratuit est bien). J’ai beau aimer Kylesa je n’ai pas été transportée une demi-seconde lors de leur dernier passage dans ma ville et je me suis concentrée sur mon inconfort total.

Je suis une énorme feignasse de la culture.

Donc, Sophie, ma belette, je t’aime fort, et je veux te voir souvent. Je viendrai périodiquement t'accompagner aux concerts, expos et cafés-théâtres. Ne m’en veux pas de mon air ennuyé, c’est par principe.

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