Courir c'est de la merde

Courir c'est de la merde

Cela a commencé par un défi.

 

"Moi ? Incapable de tenir dix kilomètres en courant ? TU RIGOLES ? Mon corps est un temple. Un modèle pour la jeunesse. A peine ma casquette tournée que je deviens un tracteur. Une machine. Demande à ta femme."

 

Voilà comment je suis rentré dans le jogging game. Par égo. Mais plantons le décor. Benoît. Trente-cinq ans. 1m85. 90 kg. Enchanté. Ma carrière sportive a pour climax ce moment rare où j'ai fini le premier niveau de Teenage Mutant Ninja Turtles sans cligner des yeux. De visage, franchement, je suis nickel. Par contre, être beau nu reste un doux rêve. Rouler en slip dans mon appartement et susciter de la jalousie auprès de mes colocataires me plairait assez. Seulement la pizza est ma religion. Le canapé son autel. Là s'achèvent mes ambitions de coureur de fond.

Mais je reste fier. Homme de parole je m'en vais affronter mon destin. Dimanche, 16h. J'enfile mon short NY Knicks 93 et mon jersey Tyson Chandler. Première course. Premiers pas dans un parc rempli de personnes fiables voulant gagner, elles aussi, un pari. Enfin j'imagine. Car quoi d'autre peut pousser un homme moderne à faire du jogging ? Déjà deux minutes de course et je m'emmerde. Ceux qui prétendent courir par pur plaisir vous mentent. Vingt minutes, rien ne m'arrête. J'encule le goudron. L'horizon c'est mon pote. Vingt-cinq minutes, j'accélère. BOOM. Qui peut me battre ? Trente minutes fin du jeu. Incendie généralisé. Courbatures pendant trois semaines. J'ai couru 3,4 km. C'est totalement merdique. Je me suis fait doubler par un marcheur cinquantenaire accompagné de deux grands bâtons de ski qu'il agitait énergiquement. Satanerie. Faut dire que ce sport est la mort du style. Même les plus exceptionnels des boulis se recouvrent d'un fuseau Kalenji noir à bandes jaunes fluos. De quoi décourager le plus furieux des branleurs. Sans parler du téléphone scratché autour du bras. Ha oui, tiens, évoquons rapidement cette histoire de smartphone et de ses applications de type RunKeeper. Le truc, déjà, t'as douze mille fonctionnalités dont tu te branles vu qu'au final tout le monde utilise la même : le partage de son temps sur Facebook, soit l'équivalent du virus Ebola en occident. Tu mets environ huit heures à programmer ta course de trente minutes pour in fine enregistrer ton activité qu'un collègue commentera d'un lapidaire "gros cul". Super. Fin de la parenthèse.
 

 

"T'as acheté une montre cardio ? Et pour les chaussures t'as pris quoi ?"


Ça, c'est la première étape. Viens ensuite la découverte du fait que le jogging est une société secrète. Des types au bureau dont j'ignorais l'existence se sont mis à m'aborder :

 

"Ha j'ai appris que tu courais ?! Tu fais quoi comme programme ? Tu fais des fractionnés ? C'est quoi ton temps aux cinq km ? T'as acheté une montre cardio ? Et pour les chaussures t'as pris quoi ? L'an prochain je m'inscris au Marathon de Lausanne. Tu savais qu'Emeline de la logistique était joggeuse elle aussi ?"

 

C'est à dire que je m'en branle. Je ne fais pas ça parce que j'aime ça hein. Pour qui me prends-tu ? Moi c'est l'Amérique. Là c'est en attendant de revenir imposer ma loi sur le street. Vous, les fonctionnaires de l'effort, ne comprenez rien en la véritable beauté. Celle des euro-step maîtrisés. Celle des moves poste bas. Je suis un esthète, loin, très loin, de vos basses considérations.

Cela a fini bizarrement. L'envie de s'améliorer a fait son entrée. D'un entraînement par semaine je suis passé à deux. De trente minutes la session je me suis rapproché des soixante minutes. Me voilà en train d'acheter des Mizuno Wave Rider. Pire, de les préférer à des Asics Gel-Fuji Racer. Je ne ressens plus l'ennui sur la piste. Je me mets à expérimenter le deuxième souffle. Je fête mon premier kilomètre en moins de cinq minutes. Je modifie mes repas d'avant course. Mes mollets se dessinent. Je privilégie une course sous la pluie à une soirée ciné. Je porte des shorts trop courts et un t-shirt blanc indiquant en Arial Bold "semi-marathon de Brive-La-Gaillarde 2015". Je traîne sur le forum jogging international. J'achète des barres de céréales ainsi qu'un sac banane Decathlon. 

Je suis... Je suis devenu une grosse merde de coureur à pied l'instant d'un été. Fort heureusement le froid et les burritos ont su me ramener à la raison.

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