Discussion avec Le Coin du Bis, l'un des derniers vidéo-clubs français

Discussion avec Le Coin du Bis, l'un des derniers vidéo-clubs français
AUTEUR

Michel

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Le

Non, Internet n'a pas tué tous les vidéo-clubs. Quelques valeureux guerriers subsistent encore. Le Coin du Bis, situé à Lyon, en fait fièrement partie. Rencontre.

Salut Le Coin du Bis ! Dis-moi, existe t-il en 2017 une demande de location de DVD ? En gros : arrives-tu à vivre en louant des DVD à Lyon ?

A l’heure actuelle, il y a encore une certaine demande pour le DVD et le Blu-ray mais celle-ci diminue de plus en plus. Même si la VOD est encore loin d’être parfaite en termes de prix et de contenu, les gens choisissent avant tout ce qui est le plus pratique pour eux et le fait d’avoir à se déplacer pour louer un film alors qu’il suffit d’allumer son ordinateur pour en trouver joue également beaucoup… Si un client fait l’effort de venir, ça n’est pas tant pour le film en lui-même que pour les conseils que je peux lui apporter. Quand quelqu’un rentre dans le magasin pour la première fois, je prends quelques minutes pour lui poser des questions sur ses goûts et, s’il le souhaite, voir ce que je pourrais lui faire découvrir. La grande majorité des clients qui fréquentent encore les vidéoclubs viennent avant tout pour ça : ils veulent voir autre chose que ce qu’on peut leur servir ailleurs et être conseillés correctement pour ne plus perdre leur temps devant des conneries.

Pour ce qui est d’en vivre, c’est devenu très compliqué. Il y a quelques mois, j’ai perdu un contrat avec un comité d’entreprise (leur budget a été divisé par deux) qui comptait pour beaucoup dans mon chiffre d’affaires. Je cherche donc en urgence un ou plusieurs remplaçants qui me permettraient de continuer. Outre la difficulté de les contacter, je me heurte aussi au problème de la représentation de ce type de magasin. Dans l’inconscient collectif, le vidéo-club renvoie soit à un truc issu des années 1980 avec des VHS poussiéreuses et des trous dans les rayons, soit au vidéo-club totalement impersonnel de la fin des années 1990 dans lequel on trouvait des rangées entières du même film mais au final assez peu de choix. Or je ne suis ni l’un ni l’autre et je ne dépends d’aucune chaîne. Mais tant que les comités d’entreprise ne se déplacent pas pour le constater de leurs yeux, ils restent sur leurs a priori et les choses avancent très lentement. Il faut s’armer de patience…

Faut-il se spécialiser dans le cinéma de niche pour espérer trouver des clients ?

Oui et non. C’est ce que je pensais à l’ouverture du magasin et en tant que fan de cinéma bis je voulais qu’une grosse partie de mon stock soit dédié à ces films. Mais je me suis vite rendu compte que j’allais faire fuir une partie de ma clientèle si je ne mettais que ça en avant. Donc, dans la mesure du possible, il faut essayer de contenter tout le monde : aussi bien la personne qui ne jure que par les comédies françaises que celle qui ne supporte pas ça et voudra plutôt voir du cinéma coréen, du musical ou les derniers films à Oscars. Mais en parallèle, rien n’empêche de se faire plaisir en se constituant un stock de films méconnus ! Il y aura toujours des curieux pour demander ce qui se cache derrière telle ou telle jaquette un peu étrange.

Les gens aiment découvrir de nouveaux films mais la majorité a par contre toujours un peu de mal avec le cinéma de genre. Je me souviens d’une cliente qui ne jurait que par la Nouvelle Vague française et qui confondait fantastique, horreur et science-fiction. Elle me disait détester ce type de cinéma sauf qu’en creusant un peu, je me suis rendu compte qu’en fait elle ne le connaissait pas du tout. Je me suis mis en tête de la faire changer d’avis et après plusieurs essais elle a fini par me louer Morse et Freaks. Le lendemain, elle m’a avoué s’être pris une claque et surtout ne pas l’avoir vue venir. Depuis elle rattrape son retard et découvre quantité de films. Et c’est ce que j’aime le plus avec ce métier : voir quelqu’un s’ouvrir à un univers cinématographique et y prendre du plaisir alors que ça n’était pas gagné d’avance. Je trouve que ça résume bien les choses : rien n’empêche de se spécialiser mais il ne faut pas oublier qu’une partie des spectateurs a besoin de temps et de conseils pour sortir de sa zone de confort.
 


Est-ce que c’est dans le cinéma bis que l'on retrouve les cinéphiles les plus fidèles ?

Je ne sais pas si on peut parler de fidélité mais en tous cas les spectateurs qui aiment ce cinéma le défendent bec et ongles. Depuis une dizaine d’années, on peut observer que beaucoup de films conspués par la critique d’il y a vingt, trente ou quarante ans sont reconsidérés et remis en lumière. Il y a eu un tel mépris envers ce cinéma pendant des décennies que j’ai l’impression que ses amateurs sont plus actifs que d’autres quand il s’agit de le défendre. Mais à mon sens, même si on compte aujourd’hui de nombreux livres, blogs, revues et festivals dédiés au cinéma bis, la plupart des gens n’ont encore aucune idée de ce à quoi ça correspond. Généralement ils l’assimilent à du nanar. Après, mine de rien, les choses avancent petit à petit : des films cultes comme Massacre à la tronçonneuse, La planète des Vampires, Suspiria, Evil Dead ou Le Grand Silence ressortent en salle en copies restaurées et permettent aux jeunes spectateurs de découvrir ces films dans de bonnes conditions. Et puis chaque sortie d’un nouveau film de Tarantino permet aussi de remettre en lumière les films dont il s’inspire. Quand quelqu’un me demandait si j’avais Django en location, je répondais « oui lequel ? » et ça me permettait d’évoquer les anciens (notamment l’original de 1966 que j’adore avec Franco Nero).

En parlant de cinéphiles bis, on m’a souvent fait la remarque que pour aimer et défendre ce type de cinéma il fallait forcément être un peu timbré soi-même. Or c’est tout le contraire. Je n’ai jamais connu de festivals où l’ambiance était aussi joyeuse que ceux qui diffusent justement ces films un peu barrés. Allez faire un tour aux Hallucinations Collectives, aux Nuits Nanarland ou à L’Etrange Festival et vous vous en rendrez vite compte… Le cinéma est là avant tout pour transmettre des émotions et pour ça quoi de mieux que des films qui repoussent les limites et sortent de l’ordinaire? Si j’ai déjà oublié le film dix minutes après être sorti de la salle, ça n’a aucun intérêt ! Pour moi, le vrai timbré c’est plutôt le spectateur qui se limite à Camping ou à la dernière comédie avec Christian Clavier, celui qui ne cherche pas à voir plus loin que le bout de son nez et dont l’imaginaire ne se développe pas. Il est à mon sens bien plus effrayant que n’importe quel amateur de cinéma bis.

Utilises-tu Netflix et comprends-tu la polémique qu’il y a eu à son sujet lors du dernier festival de Cannes ?

Je ne suis pas abonné à Netflix, je le ferai certainement un jour mais pas tout de suite. Concernant la polémique cannoise, je la comprends et en même temps je la trouve pathétique. Derrière les sifflets lors de la projection d’Okja (sur le logo de Netflix) se cachent une bonne dose de mépris mais peut-être aussi une forme de peur. J’ai eu l’impression que le cinéma français se réveillait subitement et réalisait qu’il était en train de se faire bouffer. Mais contrairement à ce que j’ai pu lire ici et là, il n’y a pour moi ni gentils ni méchants dans cette histoire : si un réalisateur n’obtient que des refus de la part des studios au moment où il souhaite monter son film, il est normal qu’il se tourne vers les personnes qui lui proposent de le faire. C’est ce qu’il s’est passé avec Okja de Bong Joon-ho. Après, le fait que Pedro Almodovar (alors président du jury) veuille défendre en priorité les films projetés en salle peut parfaitement se comprendre mais lorsqu’il annonce qu’Okja n’aura de toute façon aucune récompense puisque Netflix ne le diffusera qu’à ses abonnés c’est stupide. Si un jour Almodovar se retrouve dans la même situation que Bong Joon-ho on verra bien ce qu’il choisira… Okja est un film de cinéma au même titre que n’importe quel autre film de la compétition et peu importe qu’on l’ait aimé ou non.

D’un autre côté, je n’aime pas cette espèce de centralisation qui est en train de s’effectuer sur Netflix. Car si à terme tout se retrouve au même endroit, on regardera tous les mêmes choses et comme je l’ai dit précédemment, je trouve ça triste et limite dangereux. Le catalogue de Netflix est composé essentiellement de séries (si vous cherchez des classiques ou des vieux films, vous pouvez chercher longtemps) et rien ne nous fait plus rester devant un écran qu’une série disponible en intégralité immédiatement. Netflix l’a bien compris : pourquoi perdre du temps à inclure des films de patrimoine ou des œuvres rares quand on a trouvé la solution pour visser le spectateur dans son canapé ? D’où la grogne des exploitants de salles qui voient leur fréquentation baisser. Mais là aussi, il y aurait à redire entre les films d’auteur mal distribués, le prix des places dans certaines salles et le manque de couilles dans le choix de la programmation (les films interdits aux moins de seize ans, absents des multiplexes). Sans parler des trucs aberrants qui sortent en salle et dont on se demande vraiment comment quelqu’un de censé a pu investir dedans et croire un seul instant que ça allait fonctionner (au hasard : Bad Buzz). Bref, c’est assez complexe mais il va bien falloir trouver des solutions rapidement.

Quel est ton regard sur le téléchargement illégal de films ?

Il a évolué avec le temps. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser sérieusement au cinéma bis il y a une quinzaine d’années, j’ai téléchargé des dizaines de films que je n’arrivais pas à trouver en DVD. Jusqu’au jour où je suis tombé sur une interview de Manuel Chiche (ex dirigeant de Wild Side) qui expliquait qu’après des mois de travail pour sortir le film Hitokiri en exclusivité mondiale, le DVD ne s’était vendu qu’à cinq cents exemplaires alors qu’il avait été téléchargé plus d’un millier de fois. Ça m’a calmé illico et j’ai réalisé que si je voulais continuer à voir ces films édités dans de bonnes conditions il fallait avant tout soutenir les éditeurs. J’ai donc commencé une collection de films en DVD qui continue encore aujourd’hui. On ne peut pas télécharger comme un porc et en même temps se plaindre du manque de variété ou de qualité des films qui sortent. Mais qu’on le veuille ou non, le téléchargement illégal a changé les habitudes de consommation et il y a toute une génération qui a appris à télécharger des films via le P2P avant même de s’acheter son premier DVD. Il m’est arrivé une fois de me retrouver face à un « client » qui voulait que je lui copie des films du vidéoclub sur sa clé USB car son site de streaming ne marchait plus ! Je l’ai bien sûr envoyé bouler mais, encore maintenant, je ne suis même pas sûr que cette personne ait compris en quoi sa demande était débile. Avec Internet, l’information arrive tellement de partout que les gens ne veulent plus forcément attendre pour voir un film, ce qui entraîne à mon sens pas mal de soucis (en plus du piratage). Il y a vingt ans, on se renseignait sur un film en achetant des revues ou en guettant une bande-annonce à la télé, on patientait jusqu’à sa sortie, on avait le temps de fantasmer le film en question et une fois devant on l’appréciait d’autant plus. Aujourd’hui toutes les informations sur le film sont disponibles sur le net avant même sa sortie et les bandes annonces se chargent de nous spoiler toute l’histoire, si les réseaux sociaux ne l’ont pas déjà fait avant. De plus, les studios ont tendance à produire exactement ce que les internautes réclament, sans prendre aucun risque. Il n’y a qu’à voir le nombre de films sortis cette année qui ont été des bides tellement ils ne proposaient rien de neuf et ressemblaient plus à un cahier des charges qu’à un véritable film. Au final, à vouloir satisfaire tout le monde, on ne satisfait personne.

Bref, si l’information n’a jamais été aussi facilement accessible qu’aujourd’hui, c’est paradoxalement cette information omniprésente qui est en train de plomber le cinéma. Certains bons films n’ont même pas le temps d’exister et de se créer un bouche à oreille qu’ils doivent déjà céder leur place à un blockbuster ou à une comédie française minable. Et ces films fast food qui ne laissent aucun souvenir entraînent aussi du piratage car au bout d’un moment les gens n’ont plus forcément envie de prendre le risque de payer pour voir ça.
 


Quels sont tes films préférés, les univers dans lesquels tu te retrouves cinématographiquement ?

Depuis que je suis gamin, j’ai toujours été attiré par le fantastique (mon premier souvenir de cinéma remonte à SOS Fantômes que j’ai dû voir entre cent et cent cinquante fois) et j’ai grandi avec toutes les productions Amblin de Steven Spielberg. A l’adolescence j’ai commencé à regarder tout ce que ma mère m’interdisait de voir plus jeune et à me faire mes propres enregistrements de VHS (Les Dents de la mer, L’Exorciste, Les Griffes de la nuit). Mais le vrai déclic a eu lieu en 2001. Je suis allé voir Mulholland Drive au cinéma car une critique dans Premiere disait que c’était génial mais qu’on ne comprenait rien. Ne connaissant pas David Lynch et ne voyant pas comment un film incompréhensible pouvait être intéressant, j’y suis allé. Deux heures vingt plus tard, j’étais KO debout et incapable de mettre des mots sur ce que j’avais vu. Mulholland Drive m’a fait comprendre que le cinéma n’était pas juste un divertissement, mais aussi et surtout un Art, capable de transformer complètement quelqu’un. Il reste à mes yeux le film le plus parfait que j’aie vu de ma vie. Incapable de penser à autre chose, j’ai ensuite stoppé mes études d’infographie et me suis enfermé dans ma chambre pour apprendre l’histoire du cinéma, regarder un maximum de films et espérer revivre la même expérience. Je regardais environ trois films par jour et sur Internet j’ai trainé de longues heures sur feu DVDRama (Le coin du cinéphile de Romain Le Vern m’a rendu fou), Devildead, DVDClassik, 1Kult ou encore ForgottenSilver. C’est à cette période que j’ai commencé à me lasser des films traditionnels qui se ressemblaient un peu tous et à m’intéresser au cinéma bis. Et lorsque j’ai découvert deux livres sur le sujet (écrits par Laurent Aknin et Lucas Balbo), j’ai réalisé à quel point le cinéma pouvait être bien plus dingue et inventif que je ne l’imaginais.

Actuellement, je regarde beaucoup moins de films qu’il y a quelques années mais je sélectionne beaucoup plus. Par exemple, ma dernière séance de cinéma c’était pour Mother! de Darren Aronofsky et j’y suis allé en ne sachant absolument rien de l’histoire (je ne connaissais que l’affiche). Même si le film est parfois un peu confus dans ce qu’il raconte, j’ai adoré être bousculé pendant deux heures et voir les débats qu’il engendre ensuite. Je n’aime pas le cinéma « tiède », j’aime celui qui provoque et qui tente des choses, quitte à foncer dans un mur. Mais pour ce qui est de mes films préférés, je citerais également The Blues Brothers (le film le plus cool de l’histoire), Rencontres du troisième type, Massacre à la tronçonneuse, Morse, Apocalypse Now, Mad Max Fury Road, Le Narcisse noir, Mindgame, Kill Bill, A toute épreuve, 2001, Les Frissons de l’angoisse, Retour vers le futur, Evil Dead 2, Docteur Folamour, Ran et The Lovers (qui est pour moi le plus beau film du monde).

Parmi ton choix de location, que conseilles-tu au fan de White men can’t jump et The Last boy scout que je suis ?

Ce sont deux films dans années 1990 avec un petit côté buddy movie du coup je te proposerais soit le premier Bad Boys soit Argent Comptant, tournés à la même époque. Ou alors Do the right thing, qui reste aussi assez connu. Après il y a quelques thrillers un peu oubliés par rapport à Point Break ou Speed que j’aime bien, comme Strange Days et Chute Libre. Plus récemment il y a eu Hot Fuzz, qui fonctionne toujours.

Est-ce que tu loues aussi des VHS ? Que penses-tu du petit retour fétichiste de ce format dans le milieu du bis ?

Je ne loue plus de VHS et j’ai revendu celles qui étaient encore présentes quand je suis arrivé. Il y avait quelques petites merveilles dans le lot d’ailleurs. Concernant le revival VHS, je suis assez partagé. D’un côté, ça reste l’unique façon légale de voir certains films rares dont les droits sont bloqués pour une sortie DVD/Blu-ray (sans parler de la nostalgie que l’on peut avoir pour l’objet). De l’autre, il faut quand même avouer que l’image cracra et le non-respect du format de certains films font aujourd’hui clairement tâche en comparaison des masters HD impeccables et respectueux de l’œuvre. Grosso modo, je suis plus attaché au DVD qu’à la VHS mais si j’avais démarré une collection dans les années 80 je n’aurais probablement pas le même discours !

Penses-tu que le public a encore soif de produits culturels physiques ?

Oui, un peu comme le vinyle, je pense que le DVD et le Blu-ray vont devenir un truc de niche. Le dématérialisé ne remplacera jamais totalement le support physique, il y aura juste une cohabitation entre les deux. Ce marché diminue de plus en plus mais les cinéphiles continueront d’acheter leurs films ainsi, déjà pour posséder l’œuvre physiquement (une rangée de films sur une étagère a quand même infiniment plus de classe qu’une liste de fichiers au fond d’un disque dur) et aussi pour tout ce qui est proposé autour, notamment dans les bonus. A titre personnel, j’ai appris énormément de choses en regardant des bonus de films, chose que la VOD ne propose pratiquement pas. Il y a aussi pas mal de films bis qui arrivent enfin en vidéo car les grands éditeurs n’en veulent plus et revendent les droits à des petits indépendants qui, eux, sont de vrais passionnés (Artus Films, Le Chat qui Fume, The Ecstasy of Films, Wild Side, ESC). On voit donc arriver de magnifiques éditions de films invisibles depuis des années qui paradoxalement n’auraient pas du tout eu la même finition si un grand éditeur s’en était chargé plus tôt. Bien sûr certains films manquent encore à l’appel : on attend toujours une sortie pour Braindead, La Traque et Les Diables (même si pour ce film il semble que Warner ait décidé que ça ne se ferait jamais). En cherchant sur le net, on peut bien sûr trouver des repacks de ces films (parfois même très bien faits) mais à mes yeux rien qui ne remplace vraiment une sortie officielle en support physique.

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