L'art délicat du caca en milieu professionnel

L'art délicat du caca en milieu professionnel
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lhuz

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Il aura été des plus fins poètes que votre humble serviteur à s’attaquer au sujet – si tant est qu’il puisse être polémique, en tous les cas toujours apprécié des esprits simples – du bon gros caca en milieu professionnel. En effet, aller à la chiée sous les regards inquisiteurs de vos collègues, chronomètres à la main, n’est pas mince affaire, d’autant plus quand votre avenir dans la boîte se dispenserait bien de l’étiquette de pipeline à merde.

Mon cursus au sein de grandes entreprises a été jusqu’alors pour bonne part laissé à la merci des hasards, mais s’il fut un risque que je n’aurais su prendre, c’est bien celui d’avoir à déféquer bruyamment dans l’unique lieu d’aisance d’une start-up aux locaux exigus, dans la proximité attentive de collègues goguenards. À elle seule, cette idée formulait l’intégralité de l’orientation des lignes à venir de mon CV : dans des sociétés bondées de minimum 5000 inconnus et équipées d’une armée de chiottes en batterie.

Pour autant, si les écuries de ce monde professionnel jouissent d’une réputation d’Augias de par leur disproportion, mettant à disposition de l’usager néophyte une présélection incalculable de portes, au moment d’aller à la selle, le choix du poulain se révèlera tout sauf cornélien. Il est ainsi étonnant de voir l’homme moderne se complaire dans la fréquentation de grands espaces et de pourtant se satisfaire toujours du même lieu quand il s’agit d’aller faire popo. Car l’homme moderne a le colombin jacobin et la centralisation de la merde au sein des toilettes handicapées tient directement au surplus d’espace qu’offrent celles-ci. Comme disait le Philosophe :

 

« Quand le voyage va être long, c’est toujours bien d’avoir un peu de place pour les jambes ».

 

Ayant ainsi franchi le seuil des toilettes handicapées et vous sentant à peine coupable, il ne vous reste plus qu’à humer les parages à la recherche de pièges subtilement déposés par votre prédécesseur ; vous prendrez alors conscience que notre société partage en vérité bien plus que des valeurs. Société du partage venant d’ailleurs étendre ses marques sur la lunette des chiottes où, au choix, poils pubiens ou marques de freinage viendront agrémenter votre séjour. Qu’importe, faisant fi de toutes ces signatures automatiques en bas de mail « Pensez à l’environnement avant d’imprimer cet email » balancées avec suffisance à vos contacts pros, vous déroulez une large portion de papier-toilette pour protéger vos précieuses fefesses des chlamydias et autres joyeusetés. La partie peut commencer.

Il convient à présent pour l’utilisateur de se détendre afin d’opérer cette subtile sodomie inversée, aboutissement final du stade anal qui délivre le tant attendu colis. L’utilisateur amateur prendra alors subitement connaissance de sa performance quand les eaux de la cuvette, accusant bonne réception du colis, se livrent à quelques facéties de la mécanique des fluides qui veut qu’un étron lâché à une bonne hauteur de l’eau s’engouffre dans celle-ci avec une vitesse suffisante pour laisser échapper quelques gouttes dans un mouvement inverse tout à fait désagréable et venant généralement taper en plein cœur de cible.

Les utilisateurs les moins fortunés ont le malheur de ne parfois pas être seuls à utiliser à ce moment précis les lieux d’aisance, se mettant alors à découvert dans l’espace sonore pour peu qu’advienne un éventuel plouf ou, pire, un regrettable prout qui viendraient sonner le début d’un bras de fer stratégique visant à déterminer qui, des deux utilisateurs, sortira le premier de son chiotte. Sun Tzu n’a que relativement peu documenté l’art de la guerre en terrain sanitaire et il n’existe pas à ce jour de règle claire sur le sujet, mais les plus téméraires s’empresseront de tirer la chasse afin de signifier leur sortie imminente en direction des lavabos, sortie à laquelle nul ne souhaiterait s’exposer dans le camp adverse – surtout en l’absence de second sèche-mains. Désormais parti pour une petite prolongation de séance, il convient alors de prendre votre mal en patience alors que votre concurrent a pris l’étrange décision de se brosser les dents au boulot. La première action à entreprendre consiste à s’assurer que la colle ne sèche pas. L’emploi de lectures adéquates ne saurait par la suite être que trop recommandé, sans quoi la notice d’utilisation du Febreze Lavande risquerait de causer quelques rapides somnolences.

 

 

Ça y est. Votre vil adversaire, esquissant quelques infâmes borborygmes dentifricés, montre tous les signes de son départ : les voyants sont presque tous au vert. Le sèche-mains est enfin activé et vous vous relevez alors, serein et certain que le bruit de la soufflerie éclipsera sans peine le cliquetis de votre ceinture. Manœuvre louable si une fourberie supplémentaire ne venait à se jouer de vous dans les derniers instants alors même que vous approchiez du sans-faute… Jadis, l’usage des serviettes doucement parfumées de senteurs lessivielles permettait de se rendre compte sans mal de l’arrivée d’une tierce personne dans les toilettes ; mais les sonorités vrombissantes du produit de substitution à soufflette ont dérobé en vigilance à l’homme moderne ce qu’il pensait conquérir sur le plan hygiéniste et, arrosé que vous êtes désormais de ses vrombissements infernaux, vous n’entendez pas Rémy de la compta entrer dans l’arène.

Après avoir tiré deux fois la chasse et ainsi indiscutablement signé votre méfait, vous ouvrez votre porte, ventilant largement tous les miracles de la gastronomie du Penjab jusqu’aux narines inaverties de Rémy. Terrible erreur. Subitement soucieux de trouver quelque excuse à tant d’exotisme, vous bafouillez le genre de tirade que l’on sort devant le juge quand on s'est fait poisser en train d'enculer son chien : « C’est bouché ». Tirade d’autant plus imbécile que sa validité sera vraisemblablement mise en défaut d’ici quelques minutes par votre collègue actuaire.

Quoi qu’il en soit, en bon élève que vous êtes, il convient maintenant de vous laver les mimines sans plus tarder et de vous les sécher avec une impatience qui, à elle seule, témoigne de votre embarras tout entier. Puis, avant de regagner votre poste, il sera toujours de bon ton d’esquisser un rapide détour par la fontaine à eau, afin de remplir votre précieuse petite bouteille et d’ainsi tenter de blanchir votre quart d’heure d’absence aux chiottes. À noter que personne ne sera dupe, bien évidemment. À commencer par Rémy qui bosse à côté de vous.

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