Buzzfeed, l’humaniste à deux balles qui valait 1 milliard

Buzzfeed, l’humaniste à deux balles qui valait 1 milliard

Buzzfeed, que tu le veuilles ou non, c’est un peu le macdo du Web : tu consommes quand t’as pas envie de réfléchir ou de te faire à manger et après tu te sens un peu coupable. C’est facile d’accès, bon marché, présent dans tous les centres-villes et fruit d’une production de masse qui déroge à toute règle éthique. C’est aussi le site américain le plus fat de l’époque 3.0 qui a réussi à lever plus de 250 millions de dollars depuis sa création en 2006. Autant dire que quoi qu’on dise, les mecs en ont sous le manteau et arrivent plutôt bien à convaincre les investisseurs. Et pour cause, ils ont pour ambition de bouffer à pleines dents le marché des médias US et de devenir la première marque de média en ligne au monde. Alors ouais, ça plaira pas aux puristes, mais c’est pas parce que tu bois du Breizh-Cola que tu dois pas t’informer sur Coca.

Le slogan de la firme en dit déjà long, le site se revendique comme : “The Media company for the Social Age” En gros, la compagnie ultime en termes de média Web, d’info, de vidéos. Une sorte de monstre qui brasserait tout ce qu’on peut trouver à l’heure actuelle sur Internet et plus particulièrement sur nos fils Facebook (qui génèrent pas moins de 75% du trafic du site) : du « viral » et de « l’info ».
 

Le « Social Age », un humanisme 2.0 ?
 

On ne va pas se le cacher, Buzzfeed a fondé sa réputation et la base de son lectorat sur quelques principes putassiers bien connus des « nababs du Web ». C’est pourquoi on verra affluer sur la page d’accueil du site des titres tels que : « Cette petite fille avait peur de porter une robe de princesse en public, alors voici ce que son oncle a fait » ou encore « 22 chats trop mignons qui vont égayer votre lundi matin ». Mais le gros atout du site, c’est sa capacité à générer un esprit de COM-MU-NAUTÉ. Ainsi, vous pourrez cliquer négligemment sur « 20 trucs sur lesquels les twentysomethings ont besoin de se détendre » ou encore « 15 moyens originaux de faire son coming out ». Et, à mon avis, c’est là-dessus que Buzzfeed va d’abord s’appuyer pour tous nous bouffer. La page « Buzzfeed LGBT » a déjà plus de 50 000 fans sur Facebook quand le « Buzzfeed Blue » à visée plus écologiste n’est pas loin des 500 000.
 


Fort de ses articles qui ne laissent aucune tranche de la population à part, Buzzfeed réussit la manœuvre de s’adresser à un lectorat immense et varié tout en gardant sa cohérence éditoriale (certes pas bien compliquée). En ce sens, le site a bien compris le besoin latent auquel le web répond au sein d’une société à la fois ultra-connectée et constituée d’individus en permanente recherche de reconnaissance et d’appartenance. Là où Buzzfeed fait fort, c’est qu’il ne laisse vraiment personne de côté et joue à fond la parité. C’est pourquoi il sera possible d’y lire tout aussi bien « Ces 20 meufs de série télé qui nous ont éveillés à la sexualité » que « Les 17 mecs de plus de 50 ans qu’on se taperait bien ». Et d’y voir d’autres trucs qui passeraient moins bien sur Glamour.com du style « 15 images métaphoriques pour vous montrer à quel point ça fait mal d’avoir ses règles ».

En bref, qui que tu sois, Buzzfeed est ton ami, il te rassure sur ta vie à coups de psychologie à 2 balles (le prix d’un cheese), mais ça suffit à te réconforter. En ce sens, Buzzfeed est un putain d’humaniste. Il like tout le monde. MÊME les comptables, bordel. Avec plus de 175 millions de visiteurs uniques chaque mois, les annonceurs se ruent vers le site comme une mouche sur une bouse au soleil.

Et c’est là que ce bel universalisme prend tout son sens économique. Forcément, c’est super pratique d’avoir déjà un marché de plusieurs millions de personnes et des cœurs de cible segmentés par rubriques / pages facebook dédiées / communautés / articles. Si vous avez le produit, Buzzfeed aura certainement la bonne cible, et la bonne histoire. Parce que ce qui se cache derrière des sites comme Buzzfeed et ceux qui suivent la lignée dans le monde entier (coucou le vomi de Démotivateur, MinuteBuzz and co.), c’est bien un business model fondé sur les recettes publicitaires (estimées à 120 millions de dollars en 2014 pour notre ami). Un site, aujourd’hui, c’est comme un immense panneau publicitaire. Sauf que les annonceurs ne veulent plus être ceux qui racontent directement une histoire bancale à coups de bannières publicitaires. Non, ce qu’ils veulent aujourd’hui, c’est qu’on raconte l’histoire pour eux, qu’on joue le « bon pote » qui fait passer le message l’air de rien. C’est ce qu’on appelle le « native advertising » , et c’est super pratique pour pas passer pour un relou sur les interouebs. Désolé pour vous donc, mais ces sites ne vous aiment pas de façon naïve et inconditionnelle.
 


Ah, il est d’un coup moins joli l’humaniste du buzz. C’est sûr que c’est pas Montaigne qui se serait tatoué « Coca-Cola » sur le cul pour vendre ses Essais. L’humanisme prônait par ailleurs la culture et l’éducation, tandis que les sites comme Buzzfeed s’appuient eux sur le sentiment. Donc non, Buzzfeed n’est pas fucking Erasme. C’est pourquoi leur page facebook dégouline de liens voués à foutre la larmichette à l’œil aux baltringues à l’affût de tifiens que nous sommes tous. Buzzfeed ne fait pas réfléchir, il affirme et cherche à rassembler dans un miasme de sécrétions lacrymales et nasales. Buzzfeed en lui même n’a pas de compassion pour vous, il cherche à vous mettre dans ses rangs à l’heure du Big Data. Il en a rien à foutre de votre libre-arbitre et veut juste vous coller entre les dents ce que de grandes entreprises comme Nestlé, Virgin ou encore General Electric ont à vous vendre. La vérité, c’est que le divertissement que vous tirerez de la lecture de l’article ’16 bombes à eau prises en photo au moment de l’explosion' est en fait une grosse noisette de vaseline. Les marques ont trouvé un nouveau moyen de s’immiscer dans l’imaginaire collectif, elles payent désormais des gens pour vous raconter des histoires « positives » auxquelles elles adossent leur nom. Wahou, trop LOL Nestea en fait.
 

« L’infotainment », ou la mort annoncée des sites d’infos
 

Mais le site ne s’arrête pas là. Après avoir conquis le Web Us, Buzzfeed veut conquérir d'autres territoires. C’est pourquoi la firme a décidé de lancer non seulement diverses filiales en France, au Royaume-Uni et au Brésil, mais compte également s’attaquer à l’Inde, au Japon, au Mexique et à l’Allemagne. On pourra donc très bientôt lire les « 20 façons de revisiter la knacks» ou « 20 images de chatons qui t’enlèveront toute pensée suicidaire d’étudiant japonais ».

Quand on parle d’autres territoires, on parle aussi d’autres territoires éditoriaux. Et c’est là que débarque Buzzfeed News avec ses gros souliers. Alors que les sites d’infos se battent pour conserver leur présence sur les réseaux sociaux et tirer leur épingle du jeu à coups de liens ras-les-pâquerettes qui n’auraient jamais leur place dans la presse papier autre que Closer et Voici, Buzzfeed s’attèle quant à lui au marché de « l’info sérieuse ». Et vu sa popularité et surtout les moyens dont il dispose, le site a tout pour mener à bien sa conquête des terres journalistiques. Par exemple, en 2013, le site recrutait déjà quelques têtes du milieu débauchées chez Reuters ou encore The Guardian. Donc, à moins que le site n'inverse la tendance et pèse si lourd qu’il acquière une puissance et une hégémonie qu’aucun média n’a acquises auparavant, se posera à un moment la question de l’indépendance de cette info que le roi du buzz veut bien nous vendre. Et là, on sera bien dans la merde avec notre fil d’actu exclusivement nourri au Big Mac du Web et notre info sous forme de liste, vide de réflexion et de contrastes. Look out guys, Buzzfeed is feeding on you.

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