Bretonnes et cochonnes : les dessous de la prostitution parisienne du 19ème siècle

Bretonnes et cochonnes : les dessous de la prostitution parisienne du 19ème siècle
AUTEUR

lhuz

PUBLIÉ

Le

Si on ne va plus guère aujourd’hui en Bretagne que pour signifier aux beaufs que le camping des Flots Bleus de Palavas c’est franchement surfait, fut un temps où les familles bourgeoises descendaient une fois l’an, tout spécialement de la capitale jusqu’en pays armoricain, pour deux raisons bien particulières. La première était la période des saillies chez les chevaux de trait bretons qui, robustes et endurants, avaient singulièrement bonne réputation à l’époque pour tirer les attelages. Les bonnes familles venaient donc tout naturellement choisir leurs rosses et en profitaient pour honorer une seconde coutume qu’était les « marchés aux bras ». Organisés aux environs de la Saint-Jean et rendant tout son lustre à l’époque bénie de l’esclavage, ces marchés voyaient s’aligner des centaines de jeunes gens des campagnes bretonnes à l’occasion de foires dédiées, pour se voir interrogés, souvent tâtés et finalement embarqués en tant que domestiques au sein des foyers bourgeois parisiens. À l’époque, les jeunes Bretonnes avaient la réputation de leurs chevaux : dures à la tâche, obéissantes et pas forcément futées, leur réputation dessinait déjà les traits de la future Bécassine.

L’apparition du rail et de la Compagnie de l’Ouest en 1855 mettront peu à peu fin au folklore de ces foires (rapportées pour certaines jusqu’à la Première Guerre mondiale tout de même), mais industrialiseront surtout l’émigration des jeunes bretonnes vers la capitale. Dans les années 1870, l’offre en bonnes et intendantes à Paris explose.

Et ce qui devait arriver arriva. Jeunes et naïves, ne parlant souvent que le Breton, les jeunes filles arrivaient couvertes de toute leur vie et sans savoir à qui s’adresser. Il ne fallut pas longtemps pour que la plus astucieuse et la pourtant plus évidente des magouilles se mette en place. C’est ainsi que des souteneurs mal intentionnés vinrent de plus en plus régulièrement les accueillir en gare de Montparnasse, feignant d’être plein de bonnes intentions, il ne fallait que quelques heures pour que les filles se retrouvent engagées dans la prostitution de quartier. Promises à la vie meilleure de la capitale, on leur offrirait en fait bien vite les vits de ces messieurs.

C’est ainsi tout le quartier de la gare, courant de Montparnasse à Plaisance, en passant par Gaîté et Pernéty, qui se chamarre aux couleurs des jupes de ces dames. En même temps, la petite criminalité de quartier explose à mesure que les ouvriers et paysans bretons s’installent autour de la gare, en témoigne le nombre étonnant de mains courantes déposées auprès des sergents de ville : souvent entre ouvriers et patrons, logeurs et propriétaires, elles font aussi beaucoup mention de vols, de larcins voire de meurtres violents.

 

 

"La partie nord du quartier de Plaisance, au contact des rails, enregistre les crimes les plus violents"

 

Parmi les artères parisiennes propices aux agressions, coincée entre les entrepôts, le chemin de fer et débouché des soirées nocturnes de la rue de la Gaîté, l’avenue mal éclairée du Maine se taille une réputation de choix en la matière. Ce d’autant que le cimetière du Montparnasse sert de lieu de passe idéal pour les prostituées. Ainsi, en 1895, une affaire de meurtre au couteau fait grand bruit : un contremaître menuisier, père marié, est assassiné sur l’avenue par une bande de proxénètes et de filles de joie. Dans les mêmes années, une fillette de douze ans est molestée par un souteneur de Vaugirard et un jeune chiffonnier. Les histoires du même genre pleuvent dans la littérature policière de l’époque et la partie nord du quartier de Plaisance, au contact des rails, enregistre les crimes les plus violents.

En 1896, les journaux parisiens reconnaissent finalement Pernéty comme le haut-lieu de la prostitution de rue parisienne. Il était temps : quelques hôtels de passe sont déjà connus rue Lebouis, avenue du Maine, rue Froidevaux ou rue de l’Ouest, mais aucune maison close ne verra jamais le jour – davantage l’apanage de la rive droite ou des beaux quartiers. Tout ce système reste cependant bien alimenté par nos chères ouailles venues de Bretagne par wagons entiers, ce qui a le don de désespérer le bon François Cadic. Abbé de son état, celui-ci inaugure en 1897 la paroisse bretonne à Notre-Dame-des-Champs ; témoin du sort des filles bretonnes qui débarquent ici, l’abbé Cadic est fermement opposé à l’émigration bretonne vers Paris et reprend pour bonne part l’activité des sœurs de la Croix, installées rue de Vaugirard et qui accueillaient jusqu’à présent les âmes égarées à Paris. Cadic organisera ainsi la bonne arrivée des Bretonnes à Paris mais refusera d’aider les jeunes femmes n’étant pas de sang breton. De même, en 1905, est créée l’Œuvre des Gares pour lutter contre les racoleurs qui se font passer désormais pour des employés des centres de placement. Celle-ci envoie ainsi des personnes accueillir les jeunes filles à leur descente du train, portant pour être reconnues à l’épaule un ruban jaune et rouge, elles leur éviteront de se faire accoster et mettront à leur disposition un lieu sûr où loger.

Mais très vite, la propagande s’organise à coups de fausse publicité des deux côtés, entre l’Œuvre des Gares et les proxénètes. Pour autant, le vice battant visiblement tout aussi bien entre les plumes des anges, certaines maisons de placement (dont notamment l’œuvre de placement des sœurs de la Croix) sont accusées de retenir prisonnières des filles qu’elles mettent à leur service et il devient de notoriété publique que certaines sociétés à vocation à l’origine philanthropique sombrent effectivement dans de sordides affaires d’exploitation humaine, parfois sexuelle. Ouais, ouais, mon p’tit bigouden.

 

 

"Le quartier de Plaisance-Montparnasse se fait rapidement connaître pour être devenu un bastion de la gauche syndicale parisienne"

 

Au milieu de tout ce merdier naît en plus la question politique. Le quartier de Plaisance-Montparnasse se fait rapidement connaître pour être devenu, avec l’émigration des ouvriers bretons, un bastion de la gauche syndicale parisienne. Si de fortes accointances locales avec des mouvements nationalistes bretons (le journal Breiz Atao notamment) font aussi quelques remous, ils se noient tous définitivement après leur collaboration vite dénoncée avec l’Allemagne nazie. C’est ainsi que le quartier voit émerger des syndicalistes célèbres, acoquinés à la CGT, l’UI ou au PC, à l’image de Marcel Paul.

Le quartier, majoritairement ouvrier, fait la nique à l’état républicain français tout du long de son histoire, s’appuyant entre autre sur la tradition de l’indépendance bretonne. La chose n’arrange pas les services de police qui se démènent déjà fortement avec le trafic des filles de joie et, dès 1910 environ, avec celui de la drogue. Dans l’entre deux-guerres, la cartographie des adresses des prévenus parisiens dans les affaires de came recouvre de plus en plus souvent celle des proxénètes connus. L’opium, puis la cocaïne font émerger la figure parisienne aujourd’hui connue du dealer proxénète. Avec la prostitution, la drogue devient rapidement un complice des lieux de sociabilité et nos dealers proxénètes recherchent rapidement à installer le commerce de la « coco » au plus proche de leurs clients réguliers : dans les rues bordées de bars de Pigalle dont les artistes de Montmartre ont tôt fait de faire la publicité, puis plus tard le long de la rue Saint-Denis ou à Bastille. Peu à peu, le commerce de la came s’exporte hors du quartier où sa rentabilité a fortement décru. Et nos petites Bretonnes ? Elles continuent d’affluer, tirées pas les amis, poussées par les parents : vous pensez bien qu’on ne revoit pas du tout au tout la sociologie d’une émigration en moins d’un siècle. C’est ainsi qu’ouvre en 1933 la maison d’accueil de Montparnasse, qui deviendra en 1960 le Centre Social Breton. Les traditions ont la vie dure, celle des putes de quartier l’est aussi.

Au tournant des années 1960 justement, à l’occasion de la guerre d’Algérie, le régime gaulliste en place, par l’entremise de ce grand homme qu’était Maurice Papon, profitera du climat de fortes tensions et d’attentats entretenu par l’OAS et le FLN pour mettre au pas l’activité syndicale ouvrière autour de Montparnasse, prétextant d’œuvrer pour l’épuration de la criminalité dans le quartier. Cela passera notamment par l’emploi des barbouzes et du financement de groupuscules d’extrême-droite locaux, attachés comme De Gaulle à une certaine idée de la France visiblement incompatible avec les velléités indépendantistes bretonnes et l’antiétatisme anarchiste. Tout ceci se prolongera discrètement pendant les événements de mai 68. Il n’empêche, le quartier armoricain de Paris restera attaché aux valeurs communistes et révolutionnaires, creuset ouvrier en plein Paris, il suffit de se promener aujourd’hui encore du côté de Pernéty pour comprendre qu’il s’agit plus là d’un village, tranchant avec l’imagerie solennelle et le faste tout républicain des 6e et 5e arrondissements voisins. Arrondissements où, d’ailleurs, les mouvances fascistes et royalistes se sont toujours développées en opposition au début des années 80, à partir des restes de l’OAS justement : Occident, Ordre Nouveau, Troisième Voie puis finalement la création du GUD à la fac de droit d’Assas ouvriront le pas à l’ère des skins de Saint-Michel. Mais c’est une autre histoire.

Du même auteur