Andrea Pirlo : le jour où la classe est partie à la retraite

Andrea Pirlo : le jour où la classe est partie à la retraite

L’autre soir, avec de solides camarades, nous discutions ballon autour d'un verre de San Pé bien fraîche. Les débats faisaient rage autour des traditionnels concours de quéquettes footeuses : qui est le meilleur de tous les temps (pas de débat, c'est Diego), qui est le meilleur actuellement (Kaveh Rezaei loin devant), qui est le meilleur de tous les 9 (là j'hésite entre Super Pipo et le roi David 13), le meilleur des gardiens (Michel Preud'homme über alles), le plus grand de tous les fils de pute (mon gars Roy Keane, loin devant) et j'en passe et j'en passe. Puis, je blêmis. Je me suis rendu compte d'un truc : personne n'avait cité celui que je considère comme l'homme qui représente le football à lui tout seul. L'homme qui est le style, l'élégance, la classe.

Cet homme est bien sûr un joueur de ballon. Mais pas un de ces robots surconnectés symbolisant le football du XXIe siècle, non, ce serait tellement vulgaire, tellement sale, tellement commun. La plupart de ses condisciples sont d’une vulgarité sans commune mesure dans l’histoire de l’Humanité. Ils sortent en boîte de nuit, montrent leurs attributs virils sur le net, se font dépouiller par des filles de petite vertu, sont fans de Phil Collins, se font tatouer des étoiles dans le cou comme la première catin venue, s'habillent comme des fans de PNL ou postent des vidéo très gênantes sur les réseaux sociaux. Toutes ces choses bassement humaines n’ont aucun sens. Lui n’est pas comme ça, il est différent, il semble tout droit venu de la Renaissance. Il porte des mocassins italiens, une barbe magnifiquement taillée qui lui donne des airs de dieu grec descendu de l’Olympe et produit son propre vin. Certains joueurs nous prennent pour des jambons en nous faisant croire qu’ils lisent du Kant ou du Spinoza tandis que, lui, on l’imagine aisément vêtu d’une simple toge, converser avec Socrate, Aristodème, Aristophane ou Agathon à l’ombre des oliviers, lors du fameux Banquet relaté par Platon. Lui, c’est Andrea Pirlo.
 


Sur le terrain, il en va de même. Il y a tous ces joueurs de ballons qui ne sont finalement rien d’autre que des athlètes qui courent sur un pré. Lui, c’est autre chose. Il est le jeu. Il est le foot dans toute son essence. Tout le monde a besoin de la lumière pour briller, mais pas lui. Dans l’ombre, planqué, on ne voit que lui. En d'autres termes, il est la lumière. Les autres courent, transpirent, se salissent, mais lui reste noble, digne, toujours debout, les yeux plissés pour voir ce que personne d’autre ne verra jamais. Il rend élégant un homme qui fait du sport, en short, crampons et chaussettes hautes. Il ne transpire pas, il ne souffle pas, il ne halète pas. Il est au-delà de ça, il est une œuvre d’art vivante qui se contente d’être là et de guider les autres via ses ouvertures du plat du pied sécurité. Sa conduite de balle est aussi soyeuse que sa chevelure, dans laquelle on rêve tous de passer la main. Son jeu est aussi net et précis que la taille de sa barbe de philosophe antique. Dans le monde du ballon, comme partout ailleurs, il y a les bons, les brutes, les truands et il y a lui, qui rapproche le ballon du divin. Il n’est d’aucune époque, mais de toutes à la fois. Il n’est d’aucune équipe, il appartient au football tout entier.
 

« Un joueur de son niveau et de sa qualité, qui plus est gratuit, je crois que c’est l’affaire du siècle. Hier, quand je l’ai vu jouer, j’ai pensé : Dieu existe. » (Gigi Buffon)


Il règne par sa simple présence, par sa classe, son style, son élégance. A la débauche d’argent des années 2000, il répond par un coup franc en pleine lucarne qu’il célèbre en se passant la main dans les cheveux. Simplement. Parce qu’il est comme ça, dans la retenue, la simplicité d’un petit piqué. Parfois le soir je ferme les yeux, je m’endors et je le vois qui apparaît devant moi en pleine lumière, dans son beau maillot bleu, chevauchant un cheval ailé. Je lui dis de m’emmener avec lui. Lorsque je passe la main dans sa barbe, il disparaît. Une barbe que je n'échangerais contre aucune paire de seins au monde, pas même la plus naturelle, la plus laiteuse, la plus rebondie. Les boobs vieillissent, flétrissent, se tassent, tombent, subissent la loi de la gravité. Ils sont éphémères, terriblement humains, terriblement bas, quand lui défie la gravité avec un simple coup de pied, il est plus proche du fantasme, il élève le jeu. Il est intemporel, il marquera l'Histoire avec cette étoile scintillante sur ce morceau de tissu azzurri qui couvre un torse aussi bombé que la trajectoire d'un de ses coups francs.

Je ne citerai pas ton nom car le langage des Hommes n’en est pas suffisamment digne, mais sache que tu es poème, alors laisse-moi t’écrire ces quelques mots que tu ne liras jamais. Ils sont certes dérisoires mais brillent par leur honnêteté et la naïveté de l’enfant que je redeviens chaque fois que je te regarde conduire le ballon, la crinière au vent, la tête haute, le buste droit. Ou plutôt chaque fois que je te regardais car plus jamais tu ne fouleras le pré. Je le dis et le redis : rien ne sera jamais plus beau qu’un de tes enroulés de l’intérieur du pied. C’est cela l’amour. C'est cela la classe. No Pirlo, no party qu'ils disaient, ben on peut dire qu'aujourd'hui, la fête est finie.

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