Amoureux de la défaite, je ne soutiens que les équipes de losers

Publié le par senzo-tanaka

J'ai un gros problème : une des choses que je préfère le plus au monde est aussi une des choses qui me fait le plus souffrir au monde. J'adore le sport mais j'ai la fâcheuse tendance à ne supporter que des équipes qui puent la lose. Sévèrement. Un exemple très simple. Je supporte les Knicks de New-York depuis plus de vingt-cinq ans, depuis 1992 pour être précis. Depuis que j'ai vu le puissant Xavier « X-Man » McDaniel s'opposer à Michael Jordan et à cette grande pipe de Scottie Pippen. Je l'ai trouvé magnifique lorsqu'il n'a pas baissé les yeux devant JoJo. Le paysan qui ne salue pas le roi de passage au village. C'est donc grâce à cet anonyme joueur des nineties que je me définis aujourd'hui comme un Knickerbocker. « Grâce à » ou « à cause de » ? Je me pose la question tous les jours et je ne le saurai jamais vraiment. Cette simple interrogation résume tout le dilemme du supporter que je suis. Le cœur orange et bleu hurle « grâce à », l'esprit cartésien griffonne une thèse dont la conclusion est « à cause de ».

Pour bien saisir le niveau de défaite dans lequel on se situe quand on est fan des Knicks on va observer le cas Kristaps Porzingis. Un post-ado géant letton hué comme jamais qui devient Porzingod et s'impose comme le meilleur joueur ayant posé ses grand pieds sur le parquet du Madison depuis Patrick Ewing. Ce gars se fait les croisés. Douze mois sur le carreau histoire de flinguer non pas une mais deux saisons. Voilà dans quel degré de lose on se trouve. Donc moi, je suis là, à trois heures du matin, en caleçon, à subir les matchs avec un truc chaud et salé que je sens couler en silence le long de ma joue. Comme un con avec mon tricot des Knicks 94 et je pense vaguement à en finir. 

 

 

 

 

S'il n'y avait que le basket, ma vie serait une partie de plaisir, mais non, j'aime aussi le foot et là aussi, la lose dicte mes choix de cœur sans que je n'y puisse rien faire. Premier exemple, le Paris Saint-Germain, la team de la lose par excellence. Alors oui, certes, j'en entends certains hurler le nom de « Stade Rennais » là-bas dans le fond mais non. Quand on y réfléchit un peu, le PSG pue bien plus la défaite que ce pauvre Stade Rennais. Qu'est-ce qui est le plus triste? Payer un joueur deux cent vingt deux millions d'euros pour le voir se blesser juste avant le match pour lequel on l'avait justement acheté et se le faire confisquer par son pays ou alors végéter dans le haut du ventre mou avec Romain Danzé, Benjamin André et Kermit Erasmus ? Ben ouais… La force d'une lose s'éclaire aussi à la puissance des ambitions déployées. Rêvons plus grand ? Et ta daronne. Losons plus grand, ouais.

Second exemple, mon équipe de cœur, le Royal Charleroi Sporting Club, celle dont je parle en disant « on », est vieille de cent quatorze ans et n'affiche aucun titre de première division professionnelle au compteur. Aucun. Rien. Zéro. Pour moi, elle est pourtant la plus belle et la plus grande de toutes. REP A SA putain de Stade Rennais.

 

 

 

 

Secrètement le soir, dans mon lit, je rêve de supporter les Spurs de San Antonio ou le Bayern de Munich. Puis je me réveille, je me mets en boule et je tâche de me rendormir. Quand on roule pour ce genre d'équipe, le terme « supporter » prend vraiment tout son sens tant c'est un sacerdoce journalier. Il faut en subir quotidiennement le poids mais en plus, les lendemains de grandes désillusions, il faut savoir rester de marbre, digne devant les railleries et le troll sauvage d'un pays tout entier. Et croyez-moi, un an après, pas la peine d’en dire le nom, les supporters parisiens savent tous très bien de quoi je parle, quand je revois quelques images, ça pique encore. Pourtant il m'arrive de temps à autre d'avoir des élans de lucidité et de crier sur tous les toits que c'en est terminé de cette bande de tocards, plus jamais, là, cette fois, c'est bon, j'en peux plus, j'arrête. Après vingt-cinq ans de souffrance, moi aussi je mérite un peu de bonheur. Et croyez-moi, au moment où je l'affirme, je le pense au plus profond de mon âme. Ter-mi-né ! Puis, comme une fièvre, ça baisse, petit à petit, et trois jours plus tard j'en suis réduit à regarder mon téléphone à 4 heures 18, afin de voir que mes Knicks ont (encore) été battus. Donc oui, par expérience, je sais que contrairement à l'adage d’Émile Gravier, on peut tromper mille fois une personne ou mille fois mille personnes parce que je suis loin d'être le seul dans mon cas.
 

L'avantage c'est qu'on développe un sens de l'humour et de l'autodérision que n'ont pas et n'auront jamais les winners.


C'est vachement utile pour faire face car comme on dit, mieux vaut en rire que de s'en foutre.

Qui n'a jamais flingué un samedi soir hivernal dans les tribunes de Lommel ou de Beveren sous la pluie, dans le froid, entouré d'une odeur âcre de pisse, de bière coupée à l'eau et de graillons, n'a pas vécu sa vie pleinement. Pourtant, ces souvenirs d'une insondable tristesse, où je me revois assis le regard vague, la mine contrite, la tête basse soutenue par une main posée sur mon genou un soir de défaite de Coupe de Belgique, ont participé pleinement à faire de moi l'homme que je suis devenu. Ces souvenirs d'une insondable tristesse je ne les échangerais contre rien au monde. Ces souvenirs d’une insondable tristesse, entouré des miens, sont parmi les choses les plus vives de mon adolescence, une des rares choses de cette époque que je ne regrette pas et dont la simple évocation m'apporte un sourire aux lèvres. Parce que malgré les défaites, la souffrance et le désespoir, je n’ai jamais souhaité être ailleurs que là durant ces moments précis.
 

Tout ça m'a fait grandir.


Les défaites et la lose t'apprennent l'humilité, le second degré, la capacité à te moquer de toi-même et de ton équipe. On n’insulte personne plus fort et plus méchamment que ses meilleurs amis. Eh bien, ces joueurs qui n'avaient pas le niveau, ces entraîneurs incompétents, ces parfaits irresponsables de supporters, mes compagnons de galère, je les ai insultés plus violemment que quiconque parce que je les aimais et parce que j'en avais le droit. Par contre, qu'un inconnu tienne le dixième des propos que moi j'ai tenus, je sors une lame et je serai le premier debout pour le suriner.

Parce que c'est cette lose qui donne tout l'amour. Je pense que si on gagne un jour quelque chose de significatif, je serai au fond de moi un peu déçu parce que l'absence de victoire devient l'essence de l'équipe. Quand on ne gagne jamais, on cherche quelque chose d'autre à quoi se raccrocher pour tenter d'expliquer pourquoi on est toujours là vingt ans après. « Alors ouais, peut-être qu'on ne gagne jamais mais nous au moins… » On cherche à se justifier, on se sent meilleur, plus fort, plus fidèle parce qu'on ne connaît que la difficulté, la frustration, l'échec et que malgré tout on s'accroche. On trouve que ce qui fait la fameuse âme de l'équipe, ce qui fait qu'elle n'est pas une équipe comme toutes les autres, c’est cette capacité à perdre sans cesse mais à le faire avec un certain sens du panache que j’ose appeler du romantisme... Puis on ne va pas se mentir, la lose a quelque chose de romantique.
 

Bien sûr, pourquoi dans ce cas ne pas aller voir ailleurs, changer d'équipe ?


Il y en a plein des belles, des clinquantes, des aguicheuses, des qui te feront te sentir fort et puissant. Mais ce n'est pas aussi simple, je ne vais pas ressortir l'éculé couplet de « on peut changer de femme, de voiture, de boulot et de parti politique mais pas d'équipe » mais il y a de ça. Comme dans toute grande histoire d'amour, il y a de l’irrationalité. Je ne peux rien y faire, je sais que dans une vingtaine d'années, je serai toujours là à répéter que j'espère la voir remporter un titre de mon vivant, alors qu'au plus profond de moi je ne l'espère pas car elle serait dénaturée, défigurée. La souffrance et la lose sportive sont mes seuls horizons. Je vais me détester d'aimer ça mais je ne pourrai pas me raisonner. La raison est absente de l'amour même quand cet amour n'est que souffrance. Car oui je souffre, souvent, beaucoup plus que je ne me réjouis. Infiniment plus. C'est au degré de souffrance que l'on mesure la passion. Ma souffrance est légendaire, même en Enfer