Alkpote, héritier chansonnier du XIXe siècle

Alkpote, héritier chansonnier du XIXe siècle
AUTEUR

Julien

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Le

Peu avant la Révolution française s’ouvrent à Paris les premiers cafés chantants, où il est désormais possible de chanter avec des artistes se produisant en concert. Le tout en dégustant un bon vieux tord-boyaux accompagné d’une bonne grosse roulée sans filtre bien dégueulasse. C’est le début du café-concert et de l’industrie musicale telle qu’on la conçoit aujourd’hui. Ce « théâtre du pauvre », où contraintes et dress-code sont abolies, va profiter d’une ascension fulgurante à la fin du XIXe siècle. Accompagné de son nouveau pote le cinéma, les deux canailles vont coincer le théâtre classique dans une ruelle, lui refaire entièrement le portrait et l’enterrer vers l’entre-deux-guerres. Un siècle s’est pourtant écoulé depuis ce fait divers et voilà qu’un rappeur vient y ajouter son grain de crasse, nous certifiant vivre « comme dans les années 20 ». L’hygiène est un enjeu majeur à Paris fin XIXe, et l’on commence à réfléchir à l’utilité d’une douche mensuelle, voire même hebdomadaire pour les plus délicat(e)s. À l’encontre de ces consignes, l’empereur de la crasserie montre une certaine résistance au changement :
 

« Chiennasse, j’passe par derrière j’m’en fous d’l’odeur »


La santé est pourtant très importante aux yeux d’Alkpote, et pas que pour trinquer. Philanthrope à ses heures perdues, l’avertissement est donné à propos d’un des plus grands fléaux du XIXe siècle : « sisi fils, va pas choper la syphilis ». C’est aussi l’influence décadente parisienne qui se ressent dans l’ensemble de son œuvre. « Tranquille j’me promène » nous confie-t-il, ressuscitant la figure emblématique du flâneur parisien, à une époque où bicyclettes et automobiles n’ont pas encore révolutionné la vitesse ambiante en ville. L’éclairage public n’arrive qu’en 1840, permettant enfin la vie nocturne et festive à des heures très tardives. Alkpote loue les mérites de cette invention dans sa chanson BHO  par une gradation : « j’suis dans l’coin, sans éclairage » commence le premier couplet, « éclairé par le lampadaire » marque ensuite l’invention moderne qui va révolutionner le paysage urbain nocturne. Au commencement Alkpote déclara un gros joint. Et la lumière fut.
 

« Poète obscur, écrivain nocturne, j’gratte avec de la cyprine, du liquide d’ovule »


Bien que très technique dans son écriture, Alkpote semble plus relever du maître chansonnier banlieusard que de l’écrivain parisien. On le voit, dans sa fougueuse jeunesse, répudier violemment certaines œuvres : « les nouveaux chevaliers d’la Table Ronde qui vont fister Arthur, enculent Baudelaire, Voltaire et toute leur littérature ». Mais il ne faut pas oublier que la provocation est l’art favori du rappeur. Lorsqu’il dit représenter « les libertins qui vivent comme à la Renaissance », il fait en fait référence au sens ancien du mot libertin : celui qui va à l’encontre de la morale de l’Église. Cette théorie se confirme lorsqu’il déclare écrire « des rimes crados, tout comme Cyrano ». Avant de devenir en 1898 le célèbre personnage d’un des grands succès du théâtre bourgeois parisien, Savinien Cyrano de Bergerac est avant tout un écrivain libertin de la Renaissance. Usant de science-fiction afin d’éviter la censure, il fut maintes fois qualifié de « fou » écrivant « d’horribles choses sur les dieux ». L’ombre de Victor Hugo semble également planer sur l’œuvre du rappeur. Il qualifie ainsi parfois ses fans de « gargouilles », évoquant là quelque peu l’architecture de Notre-Dame de Paris, et confirmant son amour pour la laideur et la monstruosité. Aussi, il s’est proclamé « Alksimodo ». Mention spéciale à une référence semblable, plus distinguée cette fois : « Jean Valjean encule Cosette ». Enfin, tout comme Victor Hugo a encensé la figure du bandit sympathique dans sa pièce Hernani – qui fit grand scandale dans le monde du théâtre – Alkpote se décrit tantôt comme un bandit romantique, tantôt comme un gentleman cambrioleur à la Arsène Lupin :
 

« Une nuit d’orage, c’est parfait pour le cambriolage »


Mais c’est surtout en tant que bon vivant que notre rappeur aime se définir. Lors d’une interview des plus mythiques, il compara les rappeurs invités sur son album à un plateau de fromages, et lui-même à du bon pain pour accompagner le tout. Bien que son univers tourne en majorité autour du cannabis – un point qu’il partage avec les écrivains parisiens du club des Hashischins – le vin national semble tout aussi apprécié :
 

« Sers-moi un verre d’vin rouge dans la piscine J’suis l’nouveau Serge Gainsbourg sans Jane Birkin »


Celui que l’on nomme parfois Serge Gainzbeur dit posséder « la même came que Jean-Philippe Smet », relançant le débat sur les connexions entre drogues et créativité musicale. Ces références à la chanson française pullulent littéralement dans ses textes. Parfois par de simples comparaisons (« j’écris aussi bien que Francis Cabrel », « imagine Joe Dassin avec un putain d’flow malsain », « je chante comme Claude Nougaro »), parfois teintées d’un humour assez particulier (« J’suis sentimental comme Roch Voisine, salope salope salope »), toutes ces références témoignent au final d’une filiation très forte de l’auteur à la chanson française. En témoigne ce featuring improbable avec Alain Barrière :
 


On se rappelle tous de l’incroyable étude sur le vocabulaire des rappeurs français, qui plaçait Alkpote à la seconde place, juste derrière MC Solaar. Sans doute basée sur les textes retranscrits sur le site Genius – c’est-à-dire très loin de la totalité des textes existants – elle témoigne toutefois d’une richesse dans l’écriture. J’ai notamment pu y trouver trois mots datant du XIXe siècle :
 

« Protégez vos nuques, car c’est dans vos dos qu’on plante le mousse »


Le mousse, signifiant couteau en argot parisien, est notamment défini dans le Dictionnaire d’argot Gustave-Armand Rossignol, ex-Inspecteur principal de la sûreté, datant de 1900.
 

« C’est pour mes trublions perdus dans le tourbillon »


Trublion fut inventé suite à l’affaire Dreyfus par Anatole France – avec qui il partage le goût du vin – terme qu’il l’utilisait afin de désigner les semeurs de troubles.
 

« Touche mes bergamotes, ma bite en toi s’escamote »


S’escamoter signifie disparaître dans le langage ancien du spectacle et de la prestidigitation. Rappelons que l’industrie du spectacle naît au cours du XIXe siècle, et qu’Alkpote se passionne à tirer les ficelles de cet univers. « Suis la Al-k-danse dans mon Al-k-raoké, de belles danseuses dans le Al-k-baret » nous raconte-t-il à l’entrée du spectacle, « c’est d’l’opéra et la magie est là » ajoute son compère Sidisid. C’est même plus généralement un univers du cirque et de la fête foraine qui est dépeint : « j’roule un pet’ de pollen à la fête foraine », « c’est nous les rois d’la Trap, les trapézistes ». À la manière d’un entrepreneur du spectacle de l’époque, Alkpote mise sur le spectaculaire et le mélange des genres pour attirer le client :
 

« Dans une architecture baroque, j’fume du hashisch pur du Maroc »


L’aigle de Carthage évoque ainsi ses racines maghrébines, ajoutant là une touche orientale à la recette. L’orientalisme est d’ailleurs un courant esthétique du XIXe siècle. Sa chanson « Pyramides » joue de l’ambiguïté pour désigner à la fois les stations de métros – la banlieusarde et la parisienne –, la représentation pyramidale du pouvoir franc-maçonnique, ainsi que tout simplement les pyramides antiques de notre histoire. Toujours à contrepied, là où l’écrivain Chateaubriand visitait l’Égypte pour y marquer son territoire en inscrivant son nom sur l’une des briques des pyramides de Gizeh, Alkpote assume le caractère animal de la démarche et « pisse » littéralement « sur tes monuments ». C’est d’ailleurs au XIXe siècle que se développe la conscience de l’individu et de son empreinte laissée sur le monde. Les plus pauvres, conscients de ne pas laisser un héritage aussi conséquent que les plus riches, vont se mettre à faire des graffitis sur les monuments, tout comme les couples vont graver leur prénoms entourés d’un cœur sur les arbres.
 

« Ambiance reggaeton ou orientale On rit à table, tes seins sont orientables »

 


Alors que l’on relève dans les chansons du XIXe une très grande fréquence du mot « nichon », Alkpote semble, de manière inconsciente, répéter le schéma avec son mot fétiche « pute » dont il se sert pour assaisonner ses textes. Le goût s’en trouve relevé, non pas comme avec de fines épices, mais plutôt comme avec les miettes infâmes d’un fromage puant. Cette répétition accumulée du terme – que l’on nommera gimmick après l’arrivée du jazz – vient jusqu’à en épuiser son sens.
 

 

« Il n’est pas si facile qu’on croit de vider les mots d’une langue de tout ce qu’ils contiennent de sens. Quelques Parnassiens de la Décadence, M. Stéphane Mallarmé ou M. Paul Verlaine, ont vainement essayé de lutter d’incompréhensibilité avec la chanson du café-concert. » Brunetière, « Les cafés-concerts et la chanson française », La Revue des Deux-Mondes, 1er novembre 1885.


Alors que les chanteurs de l’époque ont développé un code visuel basé sur des gestes afin d’appuyer et de révéler certains jeux de mots au public – dans le but de détourner la censure du Second Empire – les rappeurs pratiquent la même chose dans leurs clips par des gestes, gimmicks visuels, conférant une dimension supplémentaire à la musique.

La chanson du café-concert - « art imbécile » - fut ainsi critiquée pour sa vulgarité gratuite, ses outrages à la pudeur, sa commercialisation des stéréotypes, ainsi que pour sa capacité à détourner l’attention du peuple d’une possible mobilisation contre l’ordre établi. Oui, vous pouvez remplacer « la chanson du café-concert » par « le rap ». À l’inverse, les deux sont également encensés pour leur créativité, la qualité de leur interprétation, ainsi que pour représenter l’expression d’une culture populaire, ouvrière, fondée sur la dérision, la critique sociale et l’insolence face aux conformismes moraux des dominants.