AdBlock victime de l'incapacité des grands sites français d'information à se remettre en question

AdBlock victime de l'incapacité des grands sites français d'information à se remettre en question
AUTEUR

Michel

PUBLIÉ

Le

Vous l’aurez sûrement découvert en cherchant à savoir si Salah Abdeslam a révélé aux enquêteurs s’il était plutôt slip ou caleçon, la presse en ligne française est officiellement partie en guerre contre AdBlock, une extension (et désormais aussi un navigateur Internet) permettant de bloquer les bannières publicitaires. Cela a consisté pendant un certain temps à n’autoriser l’accès à l’article que vous veniez lire qu’à la seule condition que vous désactiviez ce vilain logiciel, parce que c’est comme ça, un journal a besoin que ses lecteurs (non-abonnés) voient des pubs pour vivre. 

Mais revenons en octobre dernier lorsque Scott Cunningham, porte-parole de l’IAB (Interactive Advertising Bureau, une association d’acteurs de la publicité sur Internet qui vient de fêter ses 20 ans) s’est écrié qu’ils avaient merdé : en se focalisant sur la maximisation des profits, ils en avaient oublié l’expérience des utilisateurs. C’est donc un peu la même histoire que les crises financières : on préconise de ne pas réglementer puis, une fois que c'est bien le bordel, la plèbe doit consentir à quelques sacrifices de vierges afin de ne pas provoquer l’apocalypse. Alors que fin 2015 on estimait à plus de deux cents millions le nombre d’utilisateurs de bloqueurs de publicités, les annonceurs prirent conscience qu’ils avaient eu la main un peu lourde sur les pop-ups et autre autoplay. 

 

"Qui sont les hauts stratèges de la communication qui ont pensé que le message, pour qu’il soit pédagogique, devait être invasif ?"

 

Du côté de la presse française, avec l’audace et l’esprit d’initiative qui la caractérise, on décida de procéder collectivement en organisant une semaine sans AdBlock. Chaque connexion au site avec l'extension renvoyait vers un texte tentant de culpabiliser le lecteur.

Prenons toutefois quelques instants afin de célébrer cette union sacrée entre des maisons subventionnées par l’Etat et possédées par des grands patrons qui, jusqu'ici, se jetaient à la face des éditoriaux afin de savoir si Onfray est antisémite ou si leur poulain est présidentiable. Au début du printemps 2016 elles décident de se serrer enfin les coudes quand la vraie question importante se pose : OU QU'IL EST NOTRE POGNON ?! 

Parenthèse fermée. On peut se poser plein de questions sur la signification de cet évènement… Celle qui m’est venue en premier est : qui sont les hauts stratèges de la communication qui, sachant pertinemment que les messages publicitaires invasifs avaient nourri le monstre AdBlock, ont pensé que le message, pour qu’il soit pédagogique ou mendicitaire, devait être à nouveau invasif ? Niveau cohérence du message on est un peu au niveau d’un snap avec une fiancée la bouche pleine d’une bite inconnue barrée du message : « JTM je le referai plus ». Un troll de génie dont est parfaitement incapable Le Figaro. Il s’agit donc bien d’une méconnaissance crasse des lecteurs. De fait, il n’aura pas fallu attendre longtemps pour que de multiples solutions visant à contourner les ennuyeux avertissements soient popularisées sur les réseaux sociaux. Bloquer l'accès à un site pour inciter à soutenir le site en question est une belle idée de merde.

 

 

"Les accès aux articles faisant preuve de réflexion et tentant d’établir des perspectives dans le maelstrom de flux sont, en toute logique, déjà payants"


L'autre question que je me suis posée est de savoir pourquoi des personnes - dont le métier est d’analyser, d’écrire et d’informer - ont préféré utiliser les méthodes de communication simplistes prescrites par ceux-là mêmes qui avaient reconnu avoir merdé ? Peut-être que la formulation de la question reconnaît encore trop de potentiel à la presse française. Peut-être que ces journaux ont depuis un bon moment abandonné leurs ambitions concernant le traitement de l’information. Et si le vrai message important, celui qu’un journal veut véritablement faire entendre à ses lecteurs, c’était bel et bien que la dernière Audi est géniale et que le shampoing l’Oréal nous rend plus belles ?

 

"N’y a-t il vraiment aucun salut économique pour une presse libérée des décisionnaires en tout genre ?"

 

Mais revenons un peu à cette idée de pluralisme. N’y a-t il vraiment aucun salut économique pour une presse libérée des décisionnaires en tout genre « qui merdent et ne le referont plus » ? En ce printemps, le film Merci Patron ! démontre qu’en présentant une réalité économique sous un angle clairement moins fataliste que la moyenne, les spectateurs sont prêts à y mettre le prix d’une place de cinéma. Vous vous rendez compte : il y a environ deux cent mille personnes en France qui ont dilapidé un accès d’environ quinze jours à la fine fleur du journalisme national pour préférer voir sur deux heures ce qu’ils vivent un peu déjà tous les jours ! Je divague. La question de la pérénité des sites d'information s'était déjà posée pour la presse vidéo-ludique. Ma conclusion ? Le business model des revenus publicitaires est sans avenir. Il convient d'envisager les choses autrement. Malheureusement je ne dispose pas de la recette miracle mais plusieurs pistes sont à envisager.

D'abord, il paraît judicieux de privilégier la qualité du contenu à la chasse éperdue aux clics. Prenons l'exemple du journal Le Monde, même lorsque ce dernier lance son offensive Panama Papers, on reste sur sa faim. Alors oui, Monsieur Le Monde, avec ton leak de 2600 Go tu as montré que tu avais une très grosse épée, mais en éludant l’épineuse question du vote sabordé par le ministère de l’Économie concernant une loi luttant contre l’évasion fiscale lors de ton interview de Michel Sapin, tu as aussi démontré qu’elle était en mousse. Tu as vraiment raté une belle occasion de lui faire dire qu’il avait merdé et qu’il ne recommencera plus. Ce genre de déclarations, c’est un peu comme les Panama Papers, on le savait déjà mais ça vaut authentification… Mais celle qu’aucun lanceur d’alerte ne t’a donné, pourquoi ne vas-tu pas la chercher ? Malheureusement enquêter et prendre le temps de vérifier coûte très cher. Non, en fait, c’est même pire que ça : révéler la vérité est (devenu ?) une activité criminelle. Le présumé violeur Assange est en exil dans un consulat riquiqui, le traitre Snowden est en exil par défaut en Russie et, plus proche de nous, Antoine Deltour, un auditeur qui a été élu citoyen européen en 2015 pour avoir révélé les LuxLeaks, entame un procès qui risque de le conduire à cinq années de prison. Voilà que je divague de nouveau. Je retiens de l'affaire Panama Papers qu'elle a redonné ses lettres de noblesse à la presse, certains ayant même évoqué le retour triomphant du quatrième pouvoir. J'imagine que le trafic des sites s'en est ressenti. La qualité du travail est donc la première clé.

Ensuite, il me paraît indispensable d'imaginer d'autres méthodes de financement pour contourner l'érosion des revenus publicitaires. Citons Mediapart qui, à la différence de ses concurrents, ne bénéficie plus des aides à la presse (soit une partie très conséquente du budget d'une publication) et fonctionne au tout payant, aux dons et sans publicités. Le journal a dépassé en 2015 les cent dix-huit mille abonnés pour une audience mensuelle de trois millions de visiteurs uniques. Les résultats financiers sont même en hausse. C'est une piste, pas encore très solide, mais une piste tout de même.

Enfin, remettons l'expérience utilisateur au centre de tout

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