Le doux nihilisme de la trentaine

Le doux nihilisme de la trentaine
AUTEUR

Michel

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Le

Je ne vais d'habitude jamais en soirée. Aujourd'hui est une exception. Je me retrouve entouré de mes semblables, soit des blancs trentenaires éduqués de la classe moyenne. Nous sommes une quinzaine tout au plus. Evidemment aucun de nous ne se connaît vraiment. Mais, hé, pour paraphraser James Marsden dans The Box, qui connaît-on vraiment ? Nous sommes un groupe de clones inoffensifs évoquant des sujets aussi vides que Donald Trump, le marché bio, le crédit immobilier ou la difficulté d'obtenir une place en crèche.

Benoît souhaite quitter son poste de consultant au sein de CGI au profit d'une SSII à taille humaine. Ludivine est émerveillée par son petit bouchon qui fait ses nuits, elle réfléchit déjà à son petit frère. Nico est fatigué d'occuper ses week-ends à finaliser les travaux de sa nouvelle maison. Cécile connaît un très bon kiné pour mes problèmes de dos. Benoît, Ludivine, Nico et Cécile incarnent le trentenaire urbain lambda que je suis devenu. Un être vaguement concerné par l'environnement, sensible aux idéaux végétariens sans véritablement les appliquer ("le poisson me manquerait trop"), nostalgique par posture des années 1990, en recherche d'un équilibre précaire entre le retour fantasmé à la campagne et les bénéfices de la vie citadine, entre l'accession à des responsabilités de cadre supérieur et la volonté de donner du sens à son quotidien.

J'ai vécu mon passage à la trentaine comme une petite mort, la mort de mes illusions de jeunesse. Je ne serai jamais assistant vidéo aux New York Knicks. Je ne serai jamais un musicien vivant de son art. Je ne serai jamais auteur d'un blog à succès. Je suis condamné à occuper un emploi terne dans une ville lisse me permettant, au climax de l'année civile, de partir à l'étranger pendant trois semaines. J'ai fini, non sans mal, par accepter ma simple condition de salarié devant s'intégrer dans une société qui le dépasse. Je ne suis pas un flocon de neige unique, juste un petit blanc aisé, comme des millions d'autres, bourrant chaque année les avions vers l'Amérique du Sud ou tout endroit exotique permettant d'oublier l'espace d'un instant le fait que son destin ne sera jamais exceptionnel. 

Trente ans c'est aussi l'accès à une lucidité désolée. Celle nous permettant de nous rendre compte que l'être humain est globalement décevant et qu'aucune issue positive n'adviendra de tout ce cirque. Celle nous ramenant au constat que le vieillissement c'est maintenant. Les parents tombent malades, son propre corps commence à montrer des signes de fatigue (coucou la sciatique) puis, mine de rien, aucun toutou sur Terre n'est aussi âgé que moi.

Trente ans c'est également une multitude d'engagements sur le long terme. Salut le prêt. Bonjour la monogamie. Comment ça va le lardon ? C'est donc se contraindre à une certaine stabilité financière et émotionnelle tout en limitant au maximum les risques. L'on se retrouve à accepter des postes moins intéressants mais mieux rémunérés et à supprimer les contacts de ses anciens plans culs. Le sérieux est gage de réussite dans cette construction des fondements du monde adulte. Du moins l'espère t-on car c'est sur lui que l'on mise tous ses espoirs et son jugement du choix de vie des autres.

A trente ans je grandis en acceptant tout ce que je refusais jusqu'ici en bloc : la platitude des choses. Je ne suis pas devenu le fantasme de ma jeunesse mais plutôt un blobfish à casquette. Entendons-nous bien, je n'en tire aucune morosité, tout juste une léger regret. Ce constat me permet de prendre du recul sur l'absurdité du poids social que j'ai d'abord rejeté avant de m'y conformer. Je suis à l'âge Droopy, celui de la force molle où tristesse et joyeuseté ne font qu'un.
Plus que dix ans à patienter pour réaliser que la négativité de mon quotidien sert quelque chose de plus grand. Je ne suis qu'aux prémisses de la destruction totale de mon univers. C'est comme cela que j'imagine mes quarante ans : redevenir ce gosse cassant son jouet Lego après avoir mis un après-midi à le construire. Vivement le chaos.

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